Cette incertitude est cruelle.

19 avril. — Le P. Directeur m’a rendu un peu de calme et, sans vouloir se prononcer formellement sur le fond de la question, m’a engagé à réfléchir, à prier surtout et à attendre avec confiance la réponse de Dieu.

Je l’ai dit à Jean : il m’a promis de m’aider de tout son cœur à obtenir la lumière d’en haut et, en attendant, m’a fait promettre de ne pas broyer du noir, prétendant que cela ne pouvait servir qu’à mettre le diable en gaîté.

24 avril. — Serait-ce la lumière désirée ? Je viens d’entendre un magnifique discours du comte Albert de Mun, secrétaire général de l’œuvre des Cercles catholiques, sur l’action sociale chrétienne.

Je ne veux pas analyser ce qui a été dit ; mais la personne de l’orateur m’a singulièrement impressionné. Quoiqu’il ne porte plus d’uniforme, sa belle prestance et toute son attitude trahissent encore le brillant officier de cavalerie. Distinction parfaite, parole irréprochablement correcte, geste digne et mesuré. On se sent tantôt charmé, tantôt ému ; le plus souvent les deux effets sont mêlés, et à l’admiration pour l’orateur vient s’ajouter tout naturellement le désir de travailler à la réalisation de son noble but.

A la fin, s’adressant aux jeunes gens d’avenir et de bonne volonté, il s’est écrié : « Voilà l’heure de secouer votre timidité ou votre mollesse. L’avenir de la patrie dépend de vous. Si vous avez le cœur vraiment chrétien et français, armez-vous de foi et de courage, ralliez-vous au drapeau que nous vous présentons et aidez-nous à le porter haut et ferme, pour que le peuple tout entier vienne s’abriter sous ses plis et y retrouve sa force et son bonheur avec son Dieu. »

Ces paroles m’ont vivement saisi et il m’a semblé voir, comme dans un éclair, ma place marquée à l’ombre du drapeau chrétien.

Si je ne puis être jésuite, je serai un homme d’action sociale et catholique.

30 avril. — J’ai voulu attendre quelques jours, avant de faire part à mon directeur des impressions que j’avais rapportées de la conférence de M. de Mun. Elles n’ont pas diminué de vivacité. Je trouve même une certaine jouissance à penser qu’en travaillant au bien moral du peuple, je ferais sous l’habit séculier ce que Jean fera sous l’habit religieux : ce sera quelque chose, et si Dieu s’en contente, il faudra bien que je m’en contente aussi.

Le Père n’a pas, de but en blanc, accepté ces impressions nouvelles comme une indication de la Providence et n’a rien changé à sa direction précédente. Je dois continuer à réfléchir, durant le mois qui nous sépare encore de la retraite, afin de pouvoir alors, en connaissance de cause, sous l’œil de Dieu, peser avec calme les raisons pour et contre, puis prendre mon parti.