Ce mois est celui de Marie : nous allons l’inaugurer tout à l’heure à la chapelle. La Vierge Immaculée m’a si visiblement protégé depuis deux ans que je veux continuer à tout demander et à tout espérer de sa bonté maternelle. Ma mère de la terre et ma sœur Jeanne la prieront aussi pour moi : elles ont déjà obtenu ma conversion, elles m’obtiendront la grâce de répondre jusqu’au bout aux desseins de Dieu sur ma vie.
7 mai. — « Sonnez, clairons ! Battez, tambours ! » Voici le général… « Soldats, garde à vô ! Présentez… échasse ! »
Le général, conduit par le P. Recteur, passe entre les deux rangées de guerriers et va prendre place au haut bout de la cour. Il a bien voulu présider une revue de jeux de la première division[8].
[8] Ce général, un de nos meilleurs, avait ses fils au collège et venait y assister, non seulement à nos séances littéraires, mais à la messe et aux vêpres : série de crimes qu’il paierait cher aujourd’hui ! Il a d’ailleurs terminé sa carrière dans la disgrâce pour avoir, lors d’une circonstance importante, fait trop bien son devoir militaire, sans prendre souci de la politique.
Elle commence par se présenter à lui, sur les échasses, en masse profonde, puis sur deux lignes, puis en escadrons détachés. Tous ces changements de position s’exécutent avec un ensemble qui fait plaisir au vieux soldat. Il approuve et encourage de la voix et du geste.
Les manœuvres qui suivent, d’abord faciles, puis de plus en plus savantes et compliquées, excitent sa franche admiration.
Quand on en vient ensuite aux mains, son œil suit avec animation toutes les péripéties de la lutte, comme si elle lui en rappelait d’autres bien plus sérieuses, auxquelles il a pris une belle part. Les combattants sentent sur eux ce regard d’un brave et se disputent ardemment la victoire. Lorsqu’elle est enfin décidée, le parti vainqueur reçoit avec orgueil les bravos du général.
En un clin d’œil, les cavaliers se transforment en fantassins et, armés de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de bois.
Mais on attendait avec fièvre le clou de la fête, le grand engagement : un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment : une ligne les sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit : il ne reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc : une balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis un autre. Anatole tient bon, seul contre trois : c’est Horace contre les Curiaces.
Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se garantir des coups obliques : là, ramassé sur un genou derrière son bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et, d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne compte pas ; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas ; son nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour, mord la poussière. Les voici un contre un ; les bravos et les cris de Courage ! les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la promptitude : un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de l’invincible.