Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et l’embrasse, au milieu des bravos ; puis il nous remercie tous du réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités promettent à la patrie.

Vive le général ! Vive Anatole !

17 mai. — Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé, hier, une excursion sous forme de pèlerinage.

Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour nous donner des jambes ; nous prenons ces dernières à notre cou et nous voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la promenade à pied.

Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation, chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P. Directeur nous adresse un mot édifiant ; puis on va s’agenouiller devant l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos, veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un Magnificat, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.

Et maintenant, à l’assaut de la montagne ! Elle est là devant nous, qui nous provoque et nous fascine : nos jambes partent toutes seules. L’homme a besoin de monter toujours ! Pour modérer la fougue des plus impatients, le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire : car la montée raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des moins marcheurs commencent même à traîner la patte. Au bout d’une heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.

L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré aujourd’hui disparu ; des buissons en couronnent le dessus ; de son pied jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu, un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les collines du versant opposé.

On jouit quelques instants du spectacle ; mais les gens pratiques de la bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent : « Présent. » On s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre, qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances. On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette et la serviette ; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux : « Quel joli paysage ! » — « Un peu de moutarde, s’il vous plaît », répond quelqu’un. — « J’ai soif », dit le voisin. Et les boileaux circulent, remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et sait ce que chacun peut supporter.

Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures, un branle-bas mystérieux se produit ; on se réunit derrière les arbres et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi), d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie de rire : l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net : « Mon Père, ce que je vous dis est sérieux. » Le Père se le tint pour dit et se laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.

On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les cailloux le long du sentier.