Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de Dieu. A qui la faute ?

A leurs familles ? Non ; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les champions dévoués de la religion et de la patrie.

A leurs maîtres ? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et, après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et soutenir les bons vouloirs.

« Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison. Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus : en connaissez-vous un qui soit plus militant ? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés soldats — leurs ennemis le savent bien — et c’est en obéissant qu’ils apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux. Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas : on lui donne le moyen de prouver sa force. »

« Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant d’anciens élèves ne font rien pour la cause de Dieu ? C’est parce que le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.

« Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien, c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le bien qui demanderait un effort…

« Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu, tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource : entrer résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien, s’associer aux hommes d’action chrétienne. »

Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège. Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de propos délibéré, voir dans les œuvres dites de jeunesse le dernier terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin ; on ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un grand mérite et un grand honneur.

« Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement, ardemment, persévéramment, deux choses : mettre Dieu dans toute votre vie de jeune homme, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal et vous conserve les énergies du bien, — et puis travailler sur vous-mêmes, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné d’intelligence, de savoir-faire et de cœur… Bref, il faut former en vous à la fois l’homme de bien et l’homme d’action. A ces deux conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur le succès. »

J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité, même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno !