4 juillet. — Les fêtes du P. Recteur se sont passées joyeuses, en famille, comme l’an dernier. Pas plus de nuages dans les cœurs que dans le ciel. La pièce où j’avais un rôle assez absorbant, le discours-compliment qui me revenait encore à titre de préfet, les grands jeux Olympiques dont j’étais un des chorèges, ne m’ont guère laissé de loisir pour les raconter.
Et maintenant, ma pauvre Jeanne, il faudra que tu fasses ton deuil de mon journal : les examens sont devant la porte et, plus que jamais, le devoir doit passer avant le plaisir.
Et puis, las ! si tu veux tout savoir : à mesure que les jours me rapprochent de la fin, je me sens envahir par une invincible tristesse. Songe donc qu’avant un mois, je serai ancien et loin de ce collège, dans lequel j’ai passé deux ans d’une vie si calme et si douce, qui ne reviendront plus jamais ! Je t’assure que, par moments, j’ai besoin de toute ma raison et de toute ma volonté pour ne point fléchir sous ce pénible sentiment. Pénible, il faut qu’il le soit beaucoup, puisqu’il résiste même à une pensée, bien agréable pourtant, celle de notre second pèlerinage à Lourdes et des vacances qui suivront…
Allons, soyons homme, et « vive labeur ! »
16 juillet. — Ce matin, à la fête des adieux, au nom de tous les Congréganistes partants, Jean, le plus ancien d’entre nous, a solennellement promis fidélité au drapeau de Marie, Reine du Ciel et de la France. Je l’ai promise avec lui, dans le meilleur fond de mon âme, et s’il plaît à Dieu, je tiendrai parole.
Encore quelques jours, et il faudra dire adieu à cette chapelle de Congrégation, qui est bien véritablement le cœur même du collège, puisque c’est de là que le sang le plus pur se répand dans tous les membres du corps. Je ne la quitterai pas sans émotion ; car, avec plus de raison que personne, je puis m’appliquer les paroles de la Sagesse que le P. Recteur nous a développées : Venerunt mihi omnia bona pariter cum illa. Tous les biens ne sont venus avec la Congrégation, qui m’a fait pour la vie enfant de la sainte Vierge. C’est la sainte Vierge qui m’a soutenu à seize et dix-sept ans dans mes défaillances : elle me soutiendra, j’en ai la confiance, dans la vie de jeune homme où je vais entrer, puis dans l’âge viril et jusqu’au bout, et in hora mortis nostrae. Amen.
31 juillet : fête de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus. — C’est la veille du départ. Demain, les chaînes tombent, le cachot s’ouvre, le soleil succédera au jour sombre et les malheureux captifs pourront désormais jouir à pleins poumons du grand air de la liberté !…
Voilà de jolis mots, bons à dire aux toutous de la petite division, pour qui le dernier terme de la vie et le bonheur parfait, c’est les vacances ! Cette naïveté fait pitié, quand on est philosophe et qu’on va s’en aller pour toujours. Pour moi, ce serait plutôt le dernier jour d’un condamné.
Cependant la journée a été belle et bien remplie. Le matin, communion générale, où nous avons prié de notre mieux, j’en réponds en ce qui me regarde, pour nos Pères. Puis, brillante messe en musique, œuvre toute neuve du P. C., avec panégyrique du saint fondateur par un orateur étranger très fleuri, qui s’est cru tenu de casser une bonne demi-douzaine d’encensoirs sur le nez des Jésuites passés, présents et à venir : Jean le futur novice en riait aux larmes dans son mouchoir. N’a pas qui veut la main légère : il faut voir la bonne intention des gens.
Je ne sais pas quel dîner on a servi au panégyriste pour le payer de ses hyperboles : le nôtre était digne de la bonté des Pères, qu’on accuse parfois de trop bien traiter leurs enfants. Mais puisque nous sommes leurs enfants !… Le reproche ne tient pas debout. Et d’ailleurs, ce n’est pas tous les jours fête de notre grand-grand-père !