Depuis, je le revis quelquefois ; il m’aida à devenir un officier rangé, que je demeurai jusqu’à ma retraite volontaire. Et aujourd’hui — je le dis sans orgueil — l’ancienne « chenille qui faisait peur à voir, tant elle était laide et lourde et velue et goulue », s’est transformée aussi en un « honnête chrétien », qui n’a pas peur de s’entendre appeler jésuite. J’y ai mis plus de temps que vous ; mais aussi je revenais de plus loin. Il faut avoir pitié de moi et prier pour mes vieux péchés.

Comment s’explique mon cas ? Je n’ai jamais songé à reprocher aux Pères mes sottises, pas plus celles de mon temps de collège que les autres. Par tempérament et par éducation de famille, j’avais un caractère essentiellement réfractaire à toute discipline. L’empreinte, la vraie — pas celle de l’imbécile Estaunié — n’avait pas marqué sur ma peau ; elle était entrée quand même, jusqu’au cœur, par une espèce de pouvoir latent, et n’attendait qu’une occasion providentielle pour éclater au jour. Je vois là une réponse toute trouvée aux gens qui vous disent parfois que les élèves des Jésuites « font le plongeon comme les autres ». — Peut-être ; mais ils remontent plus facilement sur l’eau.

Je ne prétends pas, pourtant, qu’ils remontent tous, et toujours. J’en connais qui, au rebours de moi, après avoir bien commencé, ont mal fini. Dans la ville que j’habite, on se montre, parmi nos anciens condisciples, un haut fonctionnaire dont la fringale anticléricale réclame chaque matin un petit déjeuner au calotin, — deux prétendus magistrats, qui font assaut d’injustice et de platitude pour se faire payer leurs complaisances par les puissants du jour, — plusieurs ambitieux qui ont tout renié, drapeau, foi, famille, pour décrocher un siège dans quelqu’une de nos assemblées politiques ou un simple ruban rouge, — des officiers qui ont donné leur nom aux loges pour avancer plus vite, — des hommes d’affaires sans conscience, — des fils de famille qui mériteraient d’être fouettés en place publique, — des bourgeois incorrigiblement égoïstes devant leur devoir social et honteusement trembleurs devant les menaces de la canaille lâche. Ils ne sont pas la majorité, Dieu merci, et ils ne se vantent pas de sortir de nos maisons. Mais ils sont encore trop : je l’entends dire quelquefois autour de moi et j’en gémis.

Vous devriez, à votre si intéressant tableau de l’éducation chez les Jésuites, ajouter un chapitre sur les causes de ces défections. Je vous autorise à faire état de mon histoire.

Et puisque je suis en veine de vous poser des desiderata, ne pourriez-vous, dans ce même chapitre supplémentaire, répondre en quelques mots aux objections suivantes, qui m’ont été faites, après lecture de votre ouvrage, par un jeune professeur de l’Université, savant, honnête, même chrétien, mais pas mal engagé dans le mouvement moderne. Il m’écrivait textuellement :

« Le Ratio des Jésuites pouvait encore servir, il y a trente ou quarante ans, sous l’Empire. Depuis lors, le monde a marché ; il faut, bon gré mal gré, que notre enseignement emboîte le pas à la démocratie moderne.

« D’une part, l’enseignement classique ne peut plus être l’élément principal de l’instruction. L’aristocratie intellectuelle qu’il formait est condamnée ; le réel a détrôné l’idéal. La science désormais sera populaire et positive.

« D’autre part, le sentiment religieux ne peut plus être l’unique principe directeur de l’éducation. Il ne faut plus de sacristains : il faut de bons citoyens. L’enseignement chrétien doit faire sa part à la morale civique et à la science sociale. »

Je tiens à vous déclarer, mon cher camarade, que ces idées ne sont pas les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques : je ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.

Défendez-les : je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez moi-même.