Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est un « devoir de vacances » que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser causer. Les médecins me défendent la tension d’esprit.

L’éducation est une œuvre complexe ; elle veut être faite à trois. Il y faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous, fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une certaine amertume : « J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque chose de mon fils. » Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement : « Père, si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser. » Le père baissa la tête et partit.

Ce premier cas est heureusement rare : les élèves qui ont passé par les lycées n’entrent généralement chez nous — tu le sais mieux que personne — qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.

Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans, l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture ; on a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant pour toute correction : « Attends, gamin ; au collège, il faudra que tu changes. »

Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser les difformités ; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement, l’arbre reste ce qu’était l’arbuste ? Je sais des enfants dont l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition : c’était de faire préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue d’avenir, c’est court.

Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un peu de partout, « parce qu’ils accaparent l’éducation des enfants nobles et riches. Le fait ainsi formulé n’est pas exact ; on l’a démontré plus d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort, les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur, accaparent ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent ; car ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.

Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force ; le jeune homme, lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il tient de la chute originelle.

On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement herbe de patience. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif, la haine de prêtre (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre de profondeur et arrachez ce qui reste : six semaines ou six mois après, le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.

Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos élèves — pas à eux seuls ! Chaque âme d’enfant a son herbe de patience, souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre. Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange ! On y travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par la vaillance et les victoires des autres.

Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses passions naissantes, ce n’est pas tout ; il faut qu’elle se continue après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la jeunesse, oublient cette condition essentielle.