Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas ! la fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien, dit l’Écriture, et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur jusque-là sans malice. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance, fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir ; il a rougi de sa simplicité ; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus agréables qui seront sa perte ; il a voulu marcher sans guide dans la nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus de respect ni de soi ni d’autrui ; par suite, la porte ouverte à tous les égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de cette âme, qu’elle étouffe.
Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans le chemin du devoir, aux fils.
D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui sont, pour les jeunes de bonne volonté, autant de ports de refuge contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de manœuvres pour la guerre sainte.
Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et des autres, et nous n’y manquons pas ; n’étant pas des gendarmes, nous ne pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute ? Et si, plus tard, ils tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce la faute de notre éducation ? Non ; car pour devenir ce qu’ils sont devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne va pas toujours sans peine et sans angoisse : l’ancien élève de Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile. Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres ?
Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes, parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé pour rendre toutes les intentions suspectes, un ancien de Dijon a essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste, l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous connaissent, connaissent aussi la nature de l’empreinte que nous voulions mettre sur les âmes : c’est l’empreinte du salut, signum salutis, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de nos enfants d’autrefois.
Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité facile — ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui ne mérite même pas le titre de roman ; ce n’est qu’un long rêve de polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux ? Autant vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de rester fidèle aux leçons du Sauveur : il ne l’a pas voulu ; il a abusé du redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le Maître lui offrait, un fils de perdition. Lui seul est responsable de sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le père.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos anciens élèves ; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’on en revient. Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la chute est lourde et le relèvement difficile. Corruptio optimi pessima.
Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui leur rend intolérables les situations équivoques : l’ennemi une fois reconnu, ils vont droit dessus.
Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et d’eux-mêmes, — rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de chose, — tyrans insupportables, quand ils ont décroché la timbale. Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent seuls les ramener quelquefois.
Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes, indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’il n’y a rien à faire ? Voilà les grands coupables du temps présent ; car ils ont en main le salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine de la sauver.