Dans la catégorie des ambitieux dévoyés, nos anciens élèves figurent-ils en notable quantité ? Je ne le pense pas. On peut citer deux ou trois ministres, quelques députés, quelques magistrats. En général, le fonctionnarisme tente peu de nos jeunes gens ; ils préfèrent les situations qui permettent de marcher le front haut. Tant que la magistrature et l’armée ont gardé leur prestige traditionnel au-dessus des misérables agitations de la politique de parti, elles étaient les deux buts les plus fréquents des âmes noblement ambitieuses. La suppression de l’inamovibilité, puis les besognes policières et antireligieuses infligées aux magistrats sont venues découronner bientôt cette carrière.
Restait l’armée, la « grande muette », qui était aussi la « grande dévouée » et la « grande respectée », l’image la plus complète de la patrie, l’expression humaine la plus haute du sacrifice. On nous a reproché d’y avoir trop poussé nos élèves et d’avoir par là rendu stériles pour l’action sociale bon nombre de talents. En y regardant de près, on trouverait, je crois, les parents plus coupables du méfait que les maîtres ; mais, cette réserve admise, je rends les armes. Le méfait en question est, chez nous aussi, un défaut de famille, un faible. Beaucoup de jésuites, ayant de se ranger sous le drapeau du Christ, ont servi sous le drapeau de la patrie ; ils en ont gardé l’amour, qui va très bien avec celui de la croix. J’ai peur qu’on ne nous accuse longtemps encore de pousser à l’un et à l’autre. Nous ne sommes pas dreyfusards, non, et nous restons les grenadiers qu’on sait.
Faut-il, à ce propos, nous laver du reproche d’embaucher, d’aucuns disent de débaucher les meilleurs de nos élèves ad majorem Dei gloriam, c’est-à-dire pour la gloire de notre toute-puissante et tout-envahissante Compagnie ? Le cliché, si vieux qu’il soit, est résistant, aussi résistant que la sottise humaine ; il servira encore. Aux gens de bonne foi il suffira de répondre que la Compagnie de Jésus, avec tous les théologiens, exige pour la vocation religieuse l’appel certain de Dieu et la libre acceptation de l’homme. La première question qu’on pose chez nous au candidat novice, est celle-ci : « Quelqu’un, jésuite ou autre, vous a-t-il poussé à venir ici, ou y venez-vous librement ? » S’il y a seulement un doute, on n’entre pas. Quel intérêt, d’ailleurs, la Compagnie pourrait-elle avoir à accueillir dans ses rangs un soldat forcé ? Il lui faut des volontaires, envoyés de Dieu pour faire l’œuvre de Dieu, qui est notre œuvre unique.
Pourquoi ne dirais-je pas une chose qui est de nature à étonner nos persécuteurs autant qu’elle nous console ? Nous sommes chassés de nos anciens collèges, et pourtant la race des volontaires de Dieu n’est pas éteinte et la source de dévouement religieux n’est pas tarie ; sur tous les chemins de l’exil on rencontre en ce moment de jeunes cœurs, épris d’enthousiasme pour la sainte cause outragée, qui vont demander aux proscrits la faveur de partager leurs épreuves et leurs espérances. Le divin Chef qui envoie ces recrues à sa petite Compagnie — c’est le mot de saint Ignace, notre père — ne l’a donc pas rejetée encore, et le jour viendra où, comme jadis les Hébreux, nous chanterons, avec nos frères de tous les ordres, avec l’Église tout entière, le cantique de la délivrance, sur les bords de l’abîme qui aura mis à néant l’orgueil des ennemis de Dieu.
Il y a des catholiques, des prêtres même, qui regrettent parfois ces renoncements et qui osent les appeler des désertions. Il faut les renvoyer à l’Évangile et aux paroles du Maître : Si tu veux être parfait, va-t’en vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, suis-moi. Le sang des martyrs n’est pas la seule semence des chrétiens ; la vie de l’Église et le rachat du monde sont faits de tous les sacrifices, y compris, en première ligne, celui des attaches terrestres. Notre temps égoïste et jouisseur voudrait supprimer le renoncement religieux comme contraire aux droits de la nature ; en réalité, c’est parce qu’il trouve dans le spectacle des vertus monastiques un reproche perpétuel et sa plus sévère leçon. La leçon n’en demeure que plus nécessaire.
Les chrétiens qui blâment les vocations religieuses comme des désertions, outre l’injure qu’ils font à Dieu, maître absolu de chaque destinée humaine, oublient ce qu’un religieux, longuement formé par une discipline sûre et intelligente, acquiert de puissance pour le bien dans toutes les sphères de l’apostolat. Livré à ses propres forces dans le monde, il eût peut-être été un homme d’action, mais n’eût fait que la besogne d’un seul ; jésuite ou bien membre d’un autre Ordre actif, il formera beaucoup d’hommes, et son talent, fécondé par la grâce d’en haut, portera des fruits dix fois, cent fois, peut-être mille fois plus abondants.
Certains partisans à outrance de l’action sociale ne se bornent pas à nous reprocher ces prétendus accaparements de novices ; ils nous accusent aussi de ne pas donner à nos élèves cet esprit d’initiative qui devrait, dans le champ clos des luttes actuelles, faire de chacun d’eux un héros. Que ne fournissent-ils en même temps, pour atteindre ce but, la recette infaillible !
L’esprit d’initiative est une chose admirable et infiniment souhaitable. Malheureusement, il en est de lui comme l’esprit en général : il ne se donne pas. C’est une sorte de bosse, comme celle des mathématiques ou de la poésie. Qui dit initiative, dit pénétration de l’intelligence, vivacité du tempérament, énergie de la volonté : où se fabriquent ces trois belles qualités ? Je compte, plus tard, dire un mot des moyens d’en développer le germe, quand ce germe existe.
Je n’ajoute qu’une observation. Le nombre des sots est infini, dit l’Écriture : celui des égoïstes n’est pas moindre ; car, pris dans leur réalité dernière, les égoïstes qui préfèrent la jouissance du moment au seul véritable bonheur de la vie future, sont tout bonnement des sots qui se croient malins. Dans cette foule, nos amis ou nos jaloux du bon parti (oui, des jaloux : il paraît que nous en avons encore quelques-uns) prétendent que nous comptons beaucoup de nos anciens élèves. C’est une question de chiffres que je ne me charge pas de trancher : les statistiques sont chose si délicate ! Mais comment se fait-il que nos adversaires du mauvais parti ne se lassent pas de crier à l’invasion noire, celle des jésuites de toute robe, longue et courte, et que, pour l’arrêter, ils n’aient rien vu de plus sûr, rien de plus urgent, que de fermer nos collèges ? On peut tirer la conclusion. Cette haine semble prouver, mieux que toute statistique, auquel des deux camps, celui du bien ou celui du mal, appartient l’ensemble de nos élèves. Ils ne sont donc pas si universellement égoïstes et dénués d’initiative.
Je me garderai, d’ailleurs, de revendiquer à leur profit le monopole de la fidélité aux bons principes. Nous ne sommes pas les seuls éducateurs chrétiens ; d’autres semeurs, réguliers et séculiers, ont jeté sur toute l’étendue de la France les graines vivantes de la moisson future. Ils sont ou seront pourchassés, comme nous, par les ennemis de la foi et de la liberté ; nous n’avons eu que l’honneur d’ouvrir la marche des persécutés et de voir notre nom, qui est celui du Sauveur lui-même, servir de cri de guerre.