Mon cher Paul, depuis que j’ai commencé cette lettre trop longue, les vagues frémissantes ont achevé de se calmer et, par ma fenêtre ouverte, je les vois maintenant se dérouler paisiblement sur la plage unie, comme des nappes de dentelle, bordées de peluche neigeuse. Un grain de sable suffit à Dieu pour fixer son terme à la mer montante et à la tyrannie des Cromwell de tous pays. Attendons et prions.

Tout à toi en Notre-Seigneur,

Jean.

III. Au même.

Août 1003.

Mon cher Paul,

Le « jeune professeur savant et honnête » nous fait l’honneur de nous croire les derniers et malheureux tenants du classicisme. Je ne voudrais pas, à ce propos, intervenir, moi millième, dans la brûlante querelle de l’enseignement moderne. Cependant, je dois l’avouer, sa théorie un peu nouvelle sur la nécessité de démocratiser notre enseignement secondaire m’a fait réfléchir, et je me suis demandé si, réellement, il ne faudrait pas chercher là l’inspiration de la campagne qui a été menée, depuis bien des années, contre le classique.

Le classique était, de fait, un enseignement privilégié, aristocratique, non pas qu’il fût réservé exclusivement aux classes dirigeantes, mais parce qu’il menait seul à une culture distinguée et aux carrières libérales. Cela répugnait à l’égalité républicaine. On essaya donc d’abord d’une concurrence par la culture dite moderne, plus à la portée des intelligences démocratiques. Elle fut par décret proclamée équivalente à une culture classique, pour l’entrée aux grandes écoles du gouvernement, mais l’opinion n’admit pas l’équivalence réelle et le préjugé demeurait favorable à l’ancien régime.

Ne pouvant faire monter le moderne à la hauteur de son rival, on se décida à faire descendre le rival. On le chargea de matières étrangères ou accessoires, dont on doubla la valeur aux examens, de façon à écraser le malheureux sous le poids. La grande réforme de l’an passé est venue sanctionner et aggraver cet état de choses. Des quatre sections qui se partagent désormais notre enseignement secondaire, une seule, triste îlot perdu dans la mer immense, sert de refuge au latin-grec ; les trois autres sont des combinaisons variées entre les sciences, les langues vivantes et le latin. Les quatre machines fonctionnent dans chaque établissement, j’allais dire dans chaque fabrique, sur le pied de l’égalité, pour produire un baccalauréat qui ne sera plus ni classique ni moderne, mais le baccalauréat tout court, ouvrant au même titre la porte de toutes les carrières.

M. Chaumié vient de compléter cet admirable outillage par une invention du plus pur esprit démocratique : l’aurait-il empruntée au jeune professeur ? Une circulaire du Grand Maître de l’Université de France autorise les lycées à ouvrir des ateliers, où les élèves qui n’aiment pas le jeu au grand air pourront se délasser à quelque travail manuel, sous la direction de véritables ouvriers. Il proteste d’ailleurs contre toute assimilation avec ce qui se fait dans les écoles professionnelles. Ce sera pour leur seul plaisir que les futurs ingénieurs, officiers, médecins ou avocats, apprendront à manier la scie et le rabot, à fabriquer des chaussures et des chaussettes, des vestes et des culottes, que sait-on encore ? Espérons qu’ils ne feront pas une trop rude concurrence aux gens de métier, qui se plaignaient déjà des orphelins de dom Bosco !