Mais où la pensée démocratique de M. Chaumié touche à l’idylle, c’est lorsque, sans rire, il exprime l’espoir que le contact habituel avec l’ouvrier directeur aidera les élèves à mieux comprendre l’âme populaire. Il aime à croire que pour assurer ce dernier résultat, l’élève pourra aussi allumer sa pipe à la pipe de l’ouvrier, et terminer chaque leçon avec lui sur le zinc par une absinthe fraternelle. Enfin, ne conviendrait-il pas d’inscrire ces ouvriers maîtres sur la liste du personnel enseignant, à côté ou peut-être à la place des inutiles professeurs de littérature ancienne ? Ce serait l’égalité parfaite.
De bons esprits pensent que le nouveau plan d’enseignement nous mène droit à l’égalité dans la nullité. D’autres, au contraire, avec ton « jeune professeur, » s’attendent à voir sortir de ce pot-pourri, le triomphe définitif de la science populaire et positive. Je parie pour ces derniers, si la République dure quelque temps encore. Comme en Amérique, nous aurons des milliardaires qui auront commencé par marcher sans semelles, des fortunes scandaleuses et des faillites colossales, des inventeurs excentriques jusqu’à la démence, des maisons à vingt étages, le droit de lyncher les nègres ou autres personnages déplaisants, et une foule d’autres droits qu’on nous donnera ou que nous prendrons. En revanche, nous emprunterons aux nations restées classiques leurs poètes, leurs écrivains, leurs artistes, leur esprit et leur bon goût, en les payant bien. Elles pourront aussi, à la longue, nous rapprendre le français.
Il fut un temps où certain démocrate assez connu, qui exerça sur les destinées de notre pays une influence considérable, prétendit ressusciter en France la république athénienne. Si Léon Gambetta vivait encore, il ne passerait plus que pour un rêveur. Son rêve avait du bon, pourtant, même au point de vue démocratique. L’histoire nous apprend que les Athéniens, très jaloux de leur liberté civile et politique, n’en étaient pas moins un peuple très cultivé. Ils le devaient précisément à une aristocratie intellectuelle, comme n’en a vu aucune monarchie, pas même celle de Louis XIV. Durant une longue suite d’années, les hommes de génie se succédèrent à Athènes et y entretinrent ce culte de l’idéal religieux, patriotique et artistique, qui valut à la cité le respect de toutes les nations et de tous les siècles. Et pour que la république, avec son passé glorieux, finît par tomber sous la servitude de l’étranger, il fallut que ce triple idéal sombrât d’abord dans la corruption des idées et des mœurs, sous l’action dissolvante de sophistes impies et de rhéteurs vendus. Le Macédonien attend aussi à nos portes.
La France avait hérité d’Athènes, plus encore que de Rome, le sceptre universel de l’esprit ; c’était, après son titre de fille aînée de l’Église, la plus belle partie de notre patrimoine national, plus belle que la gloire de nos armes, tant de fois victorieuses. Mais la démocratie n’a cure de cet inutile privilège ; elle se suffit à elle-même. Le bloc ne s’arrêtera qu’après avoir tout écrasé, pareil à ces rouleaux successifs, aveugles et sourds, qui foulent le gravier de nos routes.
Faut-il nous résigner à cet écrasement ? Ce serait trahir notre cher pays, en même temps que toutes nos traditions ; nous n’y consentirons pas. Dans ces brillantes revues militaires, où chaque nation, si dreyfusarde qu’elle se dise, aime à faire parade de sa force, on regarde quelquefois défiler deux régiments de la même arme. L’un, de formation nouvelle, est précédé d’un drapeau aux couleurs éclatantes, tout neuf ; on le salue avec respect : c’est l’emblème de la patrie. Mais voici le second. La poussière et la poudre ont fané ses couleurs ; les balles ont troué ses plis et l’ont déchiqueté ; on a de la peine à lire encore les noms des victoires qu’il a aidé à gagner : ce n’est plus qu’un lambeau. Oui ; mais quand ce lambeau passe, c’est la gloire qui passe, et les bravos éclatent, unanimes, enthousiastes. Et lorsqu’un de ces glorieux restes semble trop vieux, un drapeau neuf en prend la place à la tête du régiment, mais l’ancien, l’invalide, garde la sienne dans le salon du colonel, à côté du nouveau venu ; et si, en un jour de malheur, le drapeau neuf ne suffit plus à sauver l’honneur de la patrie, la loque sublime reparaîtra sur le champ de bataille pour relever les courages et ramener la victoire.
Expulsés de nos collèges, nous avons emporté avec nous dans l’exil le vieux drapeau déchiré où était inscrit l’amour de la France et des bonnes lettres ; nous le garderons avec un soin jaloux, et quand la liberté de faire le bien nous aura été rendue, nous le rapporterons intact et nous le replanterons au frontispice de nos écoles rouvertes.
« Chimères ! » dites-vous. — « Double chimère ! dira quelqu’un ; car, depuis cinquante ans que vous aviez la liberté de l’enseignement, qu’en avez-vous fait ? Où sont les hommes de valeur que votre méthode a produits ? » Ce reproche, qu’on entend formuler encore quelquefois, nous va au cœur ; car il n’y en a pas de plus injuste et de plus immérité. Je n’y répondrai pas en détail ; d’autres l’ont fait victorieusement. Pour ne pas le laisser passer impuni, je veux indiquer seulement quelques-unes des raisons pour lesquelles l’accusation ne porte pas.
D’abord, cette loi de 1850, qu’on disait si libérale, ne nous donnait qu’un semblant de liberté, puisque l’État gardait pour lui seul le droit de fixer les programmes et de conférer les grades. Ainsi ligotée par les réglements universitaires, quel essor et quel jeu pouvait prendre notre méthode traditionnelle ?
En second lieu, malgré toutes les démonstrations de la bienveillance officielle, nous restions pour l’Université toujours suspects. Sans doute, ceux de nos élèves qu’une ambition plus noble poussait à conquérir dans les sphères supérieures quelque situation brillante, n’avaient rien à craindre de leur provenance cléricale et jésuitique ; mais… il leur fallait beaucoup de talent pour arriver premiers sur les enfants de la maison universitaire.
Je pourrais dire encore que nos collèges, ne participant ni peu ni prou aux millions du budget, eurent à se débattre durant les vingt-cinq premières années contre de multiples embarras matériels. Quand ils allaient être à flot, on inventa l’article 7 et les décrets, qui nous dispersèrent une première fois.