J’ai dit qu’entre le vieil enseignement classique et la science moderne, la conciliation est possible ; mais elle serait incceptable et impardonnable, aujourd’hui plus que jamais, si elle devait toucher à la devise même de notre enseignement : Chrétien avant tout ! Ce serait toucher à l’arche sainte.
Le « jeune professeur » part en guerre contre les sacristains. Je me croirais obligé à protester énergiquement, si l’on pouvait supposer que ce mot couvre une intention offensante à l’égard des modestes fonctionnaires à qui incombe le service matériel du culte. Mais, puisque ce monsieur est « même chrétien », son mot représente une simple catachrèse, un abus de langage, et l’on devine son vrai sentiment. Il n’aime pas ces dévots exagérés, chrétiens de surface et de forme, qui font consister toute leur piété et toute la religion en cérémonies extérieures, en airs penchés, en sentences mystiques, en dévotions puériles.
Eh bien, il a raison, au fond. Sans aller jusqu’à voir des Tartufes, là où, souvent, il n’y a que des simples d’esprit, nous n’aimons pas plus que lui ce genre de dévots. Ils n’ont jamais été notre idéal, tant s’en faut ! Les Chrétiens que nous voulons former joignent à l’amour de leur foi l’amour de leurs devoirs, à la piété l’action :
La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ?
Dans une démocratie, où chaque citoyen est appelé à concourir pour sa part à la direction des affaires et au bien commun, il est naturel, voire indispensable, que les jeunes gens apprennent à remplir leur devoir civique. Mais qu’on se rassure là-dessus. Un bon chrétien est, par le fait, un bon citoyen. Électeur, il vote selon sa conscience bien formée ; élu, il défend le droit et la liberté ; fonctionnaire, il ne connaît pas les pots-de-vin ; juge, il ne s’abaisse pas à rendre des services au lieu d’arrêts ; soldat, il voue son épée à la patrie, non aux politiciens ; industriel ou commerçant, il tient à garder sans tache devant Dieu et devant les hommes l’honneur de sa probité ; patron, il traite ses ouvriers en père de famille ; ouvrier, il rend à son patron le respect et le travail qui lui sont dus ; riche, il soulage toutes les misères qu’il peut ; pauvre, il accepte sans révolte le lot que Dieu lui assigne, en attendant la compensation éternelle. Imagine-t-on, en toute sincérité, un état social plus parfait que celui que régirait une pareille morale ?
Or, cette morale a dix-neuf siècles d’existence. Les démocrates modernes se flattent singulièrement, s’ils croient l’avoir inventée, ou avoir inventé mieux. Des hommes considérables se sont battu les flancs, ont sué, soufflé… pour aboutir à quoi ? A gonfler de phrases creuses leurs Manuels de morale civique et laïque. Qu’on apporte tous ces volumes en un tas : ils ne vaudront pas les dix petites pages d’un catéchisme sur les dix commandements de Dieu. Et le catéchisme, comparé au manuel, a l’immense avantage de fonder ses enseignements sur un principe divin et sur une sanction surnaturelle, qui font absolument défaut à la morale civique et que rien ne remplace.
Le problème social, objet si troublant de la préoccupation universelle, serait bien près de sa solution, si tous ceux qu’il intéresse acceptaient pour base la morale chrétienne. Pour en être convaincu, il suffit de regarder ce qui se passe en Belgique, où, malgré les grondements intermittents des passions mauvaises, odieusement excitées par quelques meneurs, un ministère franchement et énergiquement chrétien réussit, depuis vingt ans, à maintenir la paix et la prospérité dans la liberté. Sur un autre point de l’Europe, en plein pays protestant, un grand parti catholique, solidement campé au cœur même de la représentation nationale, avec ses vingt-deux députés ecclésiastiques, tient en échec le sectarisme, garantit le pouvoir lui-même contre les tentations dangereuses et poursuit, avec une merveilleuse unité de vues et d’efforts, le véritable progrès moral et matériel.
Quel contraste chez nous !… D’où vient la différence ?
Nombre de braves gens, braves en paroles, attribuent toutes nos misères au découragement, à l’indifférence et à l’apathie des catholiques, leurs semblables. C’est s’arrêter à mi-chemin de la vérité. La vérité complète, c’est que nos catholiques ne sont pas des catholiques.
Lorsque nos hommes politiques, électeurs et élus, sauront leur catéchisme et pratiqueront carrément leur foi, comme les catholiques belges et allemands, la France redeviendra un pays heureux, libre et respecté. Jusque-là, l’opposition peut continuer une lutte qui sera de pure parade : le moulin du bloc, qui a le vent pour lui et des ailes puissantes, continuera de tourner et de faire rouler dans la poussière les chevaliers errants qui se battent contre lui si piteusement.