M. le professeur de l’Université doit comprendre maintenant pourquoi le sentiment religieux ne peut cesser d’être chez nous, je ne dis pas le seul, mais le premier principe directeur de l’éducation. Nul éducateur digne de ce titre ne négligera de faire appel aux autres sentiments nobles qui dorment dans le cœur des enfants et dont l’éveil amène parfois de si heureux élans vers le bien : l’honneur, la reconnaissance, le patriotisme… Mais ces mobiles sont purement humains et sujets aux variations : la foi est divine et stable, comme les devoirs qu’elle impose. Et puisque, dans les temps tourmentés où nous vivons, le monde est devenu plus que jamais un champ de bataille et que les mauvais se font assaillants, il faut que les bons se fassent défenseurs. Soldats contre soldats. Or, la Compagnie de Jésus, on le sait, a été fondée par un homme de guerre : elle manquerait à toutes ses traditions, si elle ne cherchait à entraîner au combat, sous la bannière du Christ Rédempteur, les jeunes forces qui viennent s’offrir à sa discipline. On peut compter qu’elle s’y emploiera de son mieux, partout où elle en aura la liberté.
Comment ? En développant chez eux, à l’extérieur et à l’intérieur, ce qu’on appelle volontiers d’un nom nouveau, mais expressif, la combativité. A l’intérieur, la lutte pour la soumission à Dieu ; à l’extérieur, la lutte pour le dévouement à ses frères : toute l’éducation morale et sociale tient dans ces deux simples choses. Je ne les expliquerai pas davantage.
Quant à cette science sociale pour laquelle ton correspondant réclame une place dans l’enseignement chrétien, l’entente ne sera pas difficile. Elle était déjà réalisée dans plus d’un de nos collèges ; elle doit l’être, elle le sera dans tous. Le catéchisme, je l’ai dit, reste la base générale. Dans les classes de philosophie, on discute les divers systèmes d’économie politique et sociale ; l’histoire des institutions apporte aussi le contingent de ses lumières. La théorie se complétera par des lectures spéciales, revues ou livres, et par des conférences où les hommes compétents exposeront les applications pratiques des systèmes et les résultats de l’expérience.
On y ajoutera, dans la mesure du possible, la participation active à certaines œuvres sociales, associations ouvrières, syndicats, patronages. On mettra surtout les jeunes gens en contact avec l’âme populaire, non pas dans les ateliers utopiques de M. Chaumié, mais dans les mansardes où grouillent des enfants affamés que l’assistance publique et laïque oublie. A l’occasion, pour qu’ils n’ignorent pas le revers de la médaille, il sera peut-être bon aussi de mettre les plus robustes d’entre eux en contact avec les pâles apaches, pour la défense de la liberté du culte et pour la protection des premières communiantes de leur paroisse.
La part pourrait être faite plus large à l’éducation sociale si le Grand Maître de l’Université, prenant sa bonne hache de bûcheron, se décidait à élaguer quelque peu l’inextricable forêt des programmes secondaires. Mais il ne faut pas y compter de sitôt : M. Chaumié est trop occupé à boucher les trous que fait, dans l’instruction des enfants du peuple, le féroce élagueur en chef des congréganistes.
Si donc on ne veut pas augmenter, par des préoccupations étrangères, le surmenage qui compromet déjà tant de carrières ambitionnées, il faut borner à ce que je viens de dire la préparation du bon citoyen au collège.
Sa formation pratique doit être réservée en majeure partie pour le temps des études de carrière, alors que le jeune homme, plus conscient de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, trouvant d’ailleurs autour de lui les enseignements et les soutiens nécessaires, est en état de faire ses premières armes pour la grande lutte. Soldat quelque peu tremblant d’abord, non pas de peur, mais d’émotion (Cicéron lui-même avouait cette faiblesse, en montant aux rostres, et l’on dit que de vieux généraux n’y résistent pas, au moment du coup de canon qui annonce la bataille) ; il s’aguerrira bien vite, au contact de ses braves compagnons de la Jeunesse catholique ; l’odeur de la poudre finira par le griser, lui aussi, et, devenu homme, fort désormais de son expérience et de sa foi, il mettra son cœur et son talent à servir les plus graves intérêts, sur le terrain où se défont les mauvais ministères et où se font les bonnes lois.
Cela, mon cher Paul, c’est ton histoire. Je souhaite de tout cœur qu’elle s’achève par les plus magnifiques triomphes et que notre chère France trouve, parmi tes condisciples anciens et nouveaux, parmi les élèves de notre enseignement libre tout entier, beaucoup de braves gens pareils à toi. Elle en a besoin.
Ton dévoué en Notre-Seigneur.
Jean.