V. Paul Ker au R. P. Jean.

De Z… le 15 avril 1901.

Mon cher Père Jean,

Vous rappelez-vous le temps déjà lointain où notre commun directeur, pour me consoler du gros chagrin de ne pas vous accompagner au noviciat des Jésuites, me promettait que, dans le tourbillon du monde, je vous trouverais toujours prêt à m’aider de vos prières, de votre amitié et de vos conseils ? Il a été bon prophète. Vos prières, j’en éprouve l’effet tous les jours, sur moi et sur les miens ; votre amitié et vos conseils, j’en vis depuis bientôt trente ans. Comment ferais-je pour m’en passer ? Lorsqu’il m’arrive un embarras sérieux, un de ces embarras auxquels toute la sagesse et le savoir-faire de Marguerite ne peuvent rien, elle me dit, en désespoir de cause : « Écrivez à mon frère. » Et je lui réponds invariablement : « J’y pensais. »

Je viens de relire le rapport Buisson sur la suppression de l’enseignement congréganiste de tout ordre. Le ton est celui du chef de brigands qui, soutenu de sa bande, vous explique tranquillement, au coin du bois, les honnêtes motifs qui l’obligent à vous décharger du soin de votre bourse ou de votre vie, ou même des deux à la fois. C’est canaille, visiblement ; mais au moins c’est, je ne dirai pas franc, car cela suinte l’hypocrisie sectaire, mais clair et net, par conséquent instructif.

Les pères de famille sont avertis qu’il « n’appartient à personne, pas même aux parents, d’exercer sur un enfant une pression qui soit de nature à compromettre son développement normal de corps ou d’esprit. » Ainsi nous n’avons même plus la liberté du maillot ou de la bretelle, et il faut nous attendre pour nos fils à l’établissement prochain de la gymnastique obligatoire, qui sera certainement laïque et probablement non gratuite !

« Que si quelqu’un, volontairement ou non, risque de causer ce tort peut-être irréparable à des mineurs, c’est à l’État, défenseur de ceux qui ne peuvent se défendre, de prendre, en leur faveur et à temps, des mesures de protection efficaces. » Cela veut dire que, s’il plaît à l’État de mettre la main sur nos fils, depuis le biberon jusqu’au bulletin de vote, il en a le droit. Je ne sais si l’omnipotence officielle s’est jamais affirmée en termes aussi cauteleusement insolents. On peut, d’ailleurs, se demander pourquoi cette omnipotence s’arrête à vingt et un ans : les adorateurs païens du Dieu-État, au temps de Lycurgue et de Dracon, où nos aimables maîtres voudraient nous ramener, la poussaient bien au delà. Cela viendra sans doute.

Un peu effrayé peut-être de sa hardiesse, le rapporteur sent le besoin de se mettre à couvert sous l’autorité de M. Thiers, disant que, « si le père a le droit d’élever l’enfant d’une manière convenable à la sollicitude paternelle, l’État a le droit de le faire élever d’une manière conforme à la constitution du pays. » On voit pourtant la différence des principes posés de part et d’autre : car Thiers fait entre le rôle de l’État et celui du père de famille un partage qui, après entente loyale, pourrait être acceptable. Mais le madré rapporteur se garde bien de nous dire jusqu’où s’étendent les droits de cette « sollicitude paternelle » qu’il cite : il trouve plus simple de les confisquer, sans autre forme de procès, à l’avantage de l’État. Du haut de son infaillibilité laïque et protestante, il déclare « qu’une société démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, la loi du travail, la loi de la famille. Or la société monastique donne à ses membres (par les trois vœux de religion) un idéal très différent, et nécessairement elle mettra tout en œuvre pour pétrir les enfants à son image et au gré de l’Église. Ils entreront ainsi dans la société du vingtième siècle avec les idées du treizième, incapables comme leurs maîtres de comprendre combien l’idéal laïque de la démocratie est plus humain et plus haut que l’idéal théocratique du moyen âge. »

Donc, mes Révérends Pères de la Compagnie de Jésus et de toutes les Congrégations, faites-en votre deuil : vous êtes radicalement incompatibles avec la démocratie.

Quant au père de famille clérical, M. Buisson ne voit pas de quoi il se plaindrait : « La loi ne lui enlève ni le droit ni le moyen de s’adresser à des maîtres ou à des maîtresses d’une piété insigne et adonnés à toutes les pratiques de la dévotion. Ce qu’elle lui refuse, c’est de patenter en quelque sorte, pour le mettre à sa disposition, un instrument collectif de compression à haute puissance, instrument qu’il jugerait très commode et qu’elle juge très dangereux ! » En effet, on a peine à comprendre l’impertinente prétention de ce papa, qui exige que le gouvernement lui procure des écoles commodes ? Est-ce que les gouvernements et les impôts qu’on leur paye sont faits pour servir au bonheur des contribuables ? C’était bon jadis, au temps de la poule au pot, qui n’est pas près de revenir.