Et pourquoi cet instrument collectif est-il si dangereux ? Là-dessus l’honnête républicain universitaire s’oublie à nous faire des confidences qui ont de quoi épouvanter : « Cette vaste entreprise d’enseignement (congréganiste), dit-il avec un pleur, si elle s’étendait, serait la mort assurée de la République. » La mort de la République serait, qui en doute ? un gros malheur : mais il y a pire. Si elle devenait cléricale !!! C’est pour prévenir cet autre désastre que, « sans toucher à l’idée catholique (tartufes !), on la dépouille d’une armature extérieure qu’elle s’est indûment fabriquée aux dépens de la liberté humaine et dont elle se sert pour écraser des concurrents qui ne peuvent ni ne veulent user des mêmes armes. » A la bonne heure ! Voilà un petit éclair de franchise. Votre tort irrémissible, mes Pères, c’est d’écraser vos concurrents, qui ne peuvent et, par suite, ne veulent pas vous rendre la pareille. Cet hommage forcé doit consoler un peu votre exil.

Il ne me console pas suffisamment, moi, de vous avoir perdu pour mes enfants. D’autant plus que ce monsieur, non content de me détrousser, abuse de sa position pour se moquer de moi : « Ils (les catholiques) réclament, comme une sorte de fonction sociale indispensable, des congréganistes pour leurs malades et pour leurs enfants. On disait naguère : Il faut une religion pour le peuple[10]. Il lui faudrait maintenant des religieux ou des religieuses ! Sans eux, dit-on, il serait impossible aux familles, à l’Église elle-même, d’entretenir un certain type d’éducation très religieuse : privée de cette serre chaude, la jeune plante humaine ne mûrirait plus pour la foi. Il se peut que le catholicisme regrette ce puissant instrument de culture intensive ; mais l’État ne lui prêtant plus main forte pour l’entretenir, il faudra bien qu’il apprenne à s’en passer. »

[10] Voltaire disait mieux : « Il faut aux paysans un joug et du foin. »

Et voilà aussi mon paquet ! Cette fois, il est manifeste qu’on n’en veut pas seulement à la Congrégation, mais au Catholicisme. Tout cela est brutal comme le coup de pied de l’âne. Ces gens-là ont l’intempérance d’un pouvoir qu’ils sentent mal acquis et fragile : ils veulent faire vite et détruire le plus possible, avant de disparaître. Mais le vieux lion catholique n’en mourra pas : il en a vu d’autres !

En attendant, la situation des pères de famille chrétiens devient de plus en plus critique. Avec la Chambre d’un côté, le Sénat de l’autre, nous sommes pris entre deux feux. Encore quelques mois et, si le salut ne nous tombe pas du ciel, nous devrons être solidement organisés pour sauvegarder, à la rentrée d’octobre, l’âme de nos enfants et le peu de liberté qui nous reste. Il n’est pas trop tôt pour y songer dès maintenant.

C’est ce que j’ai exposé au Comité de défense religieuse que je préside. On a été de mon avis et l’on est décidé à faire l’impossible pour amortir le coup, que nous ne pouvons plus détourner. En pratique, cela revient à maintenir, aussi longtemps que la loi le permettra, nos collèges chrétiens : un vœu dans ce sens a été adopté à l’unanimité. Une commission d’études doit présenter, à bref délai, un plan détaillé des voies et moyens : Louis en est le président, moi le rapporteur. Vous ne me refuserez pas d’en être le conseil ? Les combattants de la plaine lèvent tout naturellement les yeux vers la montagne sainte, d’où ils savent que Moïse fera descendre sur eux la lumière et le courage. Je compte sur vous.

Mais j’ai au cœur un autre souci que je veux épancher dans le vôtre. Personnellement, je suis résolu à lutter de toute mon énergie, tant que la liberté gardera un pouce de terrain. J’ose espérer qu’elle aura d’autres défenseurs : mais

… s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.

Hélas ! je n’ai pas voulu dire à mon Comité tout ce que je pense, par crainte de le décourager avant qu’il ait rien fait. Dans mon for intérieur, je ne crois pas beaucoup à la viabilité de l’enseignement chrétien, mutilé et muselé comme il l’est par la nouvelle loi. Nos dogues ont léché du sang : il leur faudra toute la bête. Quand il ne nous restera que le monopole et le lycée, comment faire ?

Envoyer nos enfants à l’étranger ? Moi, je le ferai ; d’autres, qui en ont les moyens, le feront. Mais ce ne sera jamais qu’un petit nombre. Beaucoup, hélas ! (il y en a déjà des exemples) vous lâcheront, par indifférence religieuse, par peur ou par calcul, surtout si, comme il faut le prévoir, on vote des lois contre les collèges d’exilés volontaires. Alors, quel remède ?