Mon frère, j’attends aussi sur ce second point, pour moi et pour les pères de famille catholiques, les bons avis de votre zèle et de votre expérience.

A vous comme toujours, et un peu plus.

Paul.

VI. Le R. P. Jean à M. Paul Ker.

D’Écosse, le 10 avril 1901.

Mon cher Paul.

Si M. Buisson savait que le Comité de défense religieuse de Z***, par l’entremise de son clérical président, demande à un jésuite les meilleurs moyens de combattre le seul enseignement qui réponde à la saine raison et à la Déclaration des droits de l’homme, nous risquerions fort de passer tous deux devant la Haute-Cour. Ce serait une répétition en miniature du procès de Montalembert et de Lacordaire. Moi, vu la modeste qualité du personnage que je représente, j’avoue que cela me flatterait, surtout si j’avais chance d’y gagner un bout de prison ; mais toi, époux et père, y penses-tu ? Il est vrai que ma sœur Marguerite ne se tiendrait plus d’orgueil d’avoir un mari condamné à faire des chaussons de lisière pour la liberté de conscience. Et quel magnifique exemple pour tes enfants ! Peut-être aussi, qui sait ? nous aurions des imitateurs, et alors, vive nous ! Car une cause qui n’a pas d’autre ressource pour faire taire ses contradicteurs que de les mettre sous les verrous est une cause perdue.

Mais ce serait trop beau ! Si Dieu nous réserve cet honneur pour plus tard, tant mieux : en attendant, il faut se hâter, comme tu le dis, de préparer les moyens de défense que le despotisme jacobin nous laisse pour sauver du massacre nos chers innocents. Voici là-dessus ma pensée, franche et nette.

Tout d’abord, mon cher ami, je voudrais la guerre, mais une guerre à mort contre les pessimistes et les décourageurs. Ils sont les meilleurs auxiliaires du camp adverse et pires que nos pires ennemis. J’admets qu’on envisage la situation dans toute sa gravité réelle : il faut bien se rendre compte du mal pour pouvoir y proportionner le remède. Mais quand on se trouve en présence de l’incendie qui dévore la maison du voisin et qui tout à l’heure va dévorer la vôtre, à quoi servent les jérémiades et les désespoirs ? Je dirais volontiers à ces poltrons : « Si vous ne savez faire que cela, si vous ne savez mettre ni la main à une pompe ni le pied sur une échelle de sauvetage, si vous n’êtes bons qu’à encombrer le terrain de votre personne affolée ou à distribuer des avis qu’on ne vous demande pas, laissez la place aux travailleurs et allez-vous-en là-bas, avec les femmes, vous lamenter à votre aise ! » On attribue à Napoléon ce mot plaisant, mais profond : « Dix hommes qui parlent font plus de bruit que cent autres qui se taisent. » Dix hommes qui agissent font aussi plus de besogne que cent autres qui gémissent. Nos adversaires le savent à merveille. Ah ! lorsqu’ils voient joindre à l’horizon, pour eux et leur parti, un danger sérieux, ils ne perdent pas leur temps à des paroles oiseuses : ils courent au point menacé, chacun prend le poste qu’on lui assigne, les chefs commandent, les soldats marchent — et ils nous battent à plate couture, quoique nous ayons sur eux l’avantage du nombre et celui de la bonne cause !

Sur le terrain de la politique générale, il semble que la nécessité de l’action et de l’entente, si souvent prouvée par les voix les plus autorisées et par la triste éloquence des faits, commence à être mieux comprise. Le caractère odieusement haineux qu’a pris l’anticléricalisme a eu l’heureux effet de réveiller des indignations endormies, de susciter des hommes d’initiative, de provoquer dans tous les partis honnêtes un mouvement qui, sans être encore l’union, est déjà un ensemble d’efforts convergents. L’ennemi s’en irrite : c’est une preuve qu’il s’en inquiète et un motif d’espérance qu’il ne faut pas négliger de faire valoir contre les pessimistes.