Mais j’attends cette terrible retraite.

Ton ami,

Paul.

10. A ma sœur Jeanne.

27 octobre.

Jeanne, ma sœur Jeanne, ne vois-tu rien venir ?

Je tremble sous le grand coutelas d’un Barbe-Bleue nouveau genre, et si quelqu’un ne vient à mon secours, je suis un homme fini ! Mais ne viens pas, toi ; tu n’y gagnerais que d’être immolée de la même arme. Elle ne respecte, dit-on, ni l’âge ni le sexe, ni rien ni personne. Celui qui la brandit est un Jésuite, et il commence demain ses lugubres opérations au collège sous forme d’une Retraite.

Comprends-tu cela ? Vois-tu ton petit frère, le potache, écoutant dans un profond recueillement, durant trois longs jours, une bonne douzaine de sermons, d’une heure chacun, sur la mort, l’enfer et autres sujets tout aussi récréatifs, qui lui reviendront la nuit en cauchemars effroyables ?

Mais cela, ce n’est pas le pire. Le vois-tu obligé, pour faire comme tout le monde, d’aller se jeter aux pieds du Père Barbe-Bleue et de lui raconter par le menu toutes ses petites fredaines, voire même les grosses, s’il y en avait par hasard, et de s’en repentir à fond, et de lui promettre, dorénavant, de s’encapuchonner dans la pratique de toutes les vertus ? Qui sait ? Il va peut-être m’ordonner, sous peine d’éternelle damnation, de prendre le froc pour l’expiation de mes péchés et pour le salut de mon âme noire ! Tout est possible, et je ne me sens rien moins que rassuré.

Mais peut-être ai-je tort. Jean ton semblable se moque de moi, lorsque je lui parle de mes craintes, et me répond : « Eh bien, quoi ? Tu te confesseras : ce sera l’affaire d’un quart d’heure, au plus, et après tu seras heureux pour des années. » J’ai quelquefois envie de le croire sur parole. Qu’en penses-tu, petite sœur ? Car, il faut bien que je te le confesse avant de me confesser à ce Père missionnaire, depuis que je vois tant de gens heureux autour de moi, je me trouve par moments le plus malheureux des hommes de ne pas leur ressembler, parce que je sens très bien qu’ils sont dans le vrai et moi dans la… crotte.