A trois cents pas plus loin, nous croisons une division de grands comme nous. Aucun ne salua le Père. On passa les uns à côté des autres, en se regardant au blanc des yeux, sans rien se dire. Mais à peine les lycéens eurent-ils dépassé notre dernier rang, où marchait le second surveillant, qu’ils se retournèrent et lancèrent un formidable couac, puis un second, sans que leur pion en prît le moindre souci. C’était grand, n’est-ce pas, et brave !
Plusieurs des nôtres, tout frémissants de colère, crièrent au P. Surveillant : « Mon Père, faut-il cogner ? » J’ai compris qu’il répondait : « Vous leur feriez trop d’honneur. » J’ai trouvé que ce dédain était mérité. On obéit, non sans effort, et l’on se contenta de dauber sur la bonne éducation des potaches.
Si le Père avait permis de cogner, ma foi ! j’aurais cogné comme tout le monde. Je n’ai jamais insulté un prêtre : c’est lâche et bête. Je dois même avouer que j’aurais eu un plaisir tout spécial à faire au pion, de son chapeau, un collier.
L’aventure n’a point fait de tort à nos surveillants, déjà très respectés et très populaires. Ces deux adjectifs, qui ont un peu l’air de jurer ensemble, expriment pourtant la vérité rigoureuse. Cela tient à cette même fermeté, tempérée de bonté, dont je t’ai parlé l’autre jour. Elle n’est pas le partage exclusif de tel de nos maîtres : c’est, avec des nuances, leur caractère commun et la base évidente de tout leur système d’éducation. Jean me dit que leur sévérité sur la discipline vient de saint Ignace leur fondateur, qui a été soldat, et de leurs habitudes de régularité monastique. Quant à la bonté qui s’y mêle, il n’y a point à en chercher la source ailleurs que dans leur cœur de prêtre et dans leur fervent et constant désir de nous rendre meilleurs. Nous sommes la raison même de leur vocation — leur croix et leur joie, disait l’un d’eux — et pour résumer tout, mon cher, on sent qu’ils nous aiment.
Ici, pas la moindre trace de ce formalisme officiel qui se traduit au lycée, dans toutes les grandes circonstances, tristes ou joyeuses, par la froide appellation de jeunes élèves ! L’effet, je t’assure, est tout autre, quand, après une de ces proclamations de notes qui se font en public, devant maîtres, élèves et parents, au jour de la sortie générale du mois, le P. Recteur commence son allocution par ces simples mots : « Mes chers enfants ! » Il n’est pas besoin d’effort pour sentir du premier coup que c’est le père de famille qui va parler, et que toutes ses paroles, éloges, blâmes, conseils, lui seront dictées par l’affection. Aussi elles vont droit aux cœurs, dont elles remuent les meilleures fibres.
Tu devines maintenant que la maxime de l’âne de la Fontaine :
Notre ennemi, c’est notre maître,
n’a pas grand cours ici et n’y trouve guère d’applications. L’affection appelle l’affection et la bonté engendre le bon esprit. Il existe naturellement des degrés dans la sympathie des élèves pour leurs différents maîtres ; à côté des pères, il y a des oncles ou de simples cousins : mais avec tous, jeunes et vieux, on est à son aise. On ne songe pas à éviter leur rencontre : c’est au contraire une bonne fortune d’en accrocher un par hasard dans un corridor et d’en recevoir un mot aimable. Je dormirais mal, si le soir, en passant devant mon surveillant de dortoir, je ne pouvais lui dire un : Bonsoir, mon Père, et s’il ne me répondait : Bonsoir, mon fils. Il y a deux jours, n’étant pas content de ma tenue en allant au réfectoire, il m’a appelé Ker tout court : j’en ai perdu l’appétit au dîner — et pourtant c’était jour de frites !… Mais sais-tu seulement ce que c’est que nos frites ? Est-ce qu’on songe à vous donner des frites au lycée ? Il y faudrait pour le moins un ou deux décrets ministériels. Tu n’as rien vu, mon cher, et rien mangé de bon !
Il faut dire que notre premier surveillant est la meilleure pâte d’homme qu’on puisse rêver : gros, rond, franc, tout d’une pièce, aimant à rire, sauf quand il s’agit du réglement et des convenances. Aussi n’a-t-il qu’à lever le doigt pour être compris et obéi. Il est prêtre, confesseur très couru de la division voisine, prédicateur très apprécié des élèves et musicien remarquable.
Son collègue est beaucoup plus jeune, notre aîné de quelques années, vif, ardent, un pétard toujours prêt à partir, bon et beau joueur, souple et nerveux : à la tête d’une partie de barres ou de drapeau, il est d’une crânerie superbe avec sa soutane et ses manches retroussées, ses poings en arrêt, son œil fulgurant. Il faut voir comme il enlève son monde à l’assaut d’une position ennemie ! C’est un délire de bravoure, qui, derrière lui, précipite la moitié de la division, et l’autre moitié est vaincue d’avance, à moins d’une lutte absolument désespérée. Nous avons failli déjà le porter en triomphe.