Il s’ingénie de mille manières à varier nos petits plaisirs en cour, en promenade. A la dernière sortie, les élèves dont les parents n’avaient pu venir (j’en étais) sont partis avec lui dès le matin pour une excursion dans la montagne. Musique militaire, composée d’un clairon et de plusieurs mirlitons ; pique-nique près d’une source limpide ; chants et joyeux devis jusqu’à la nuit tombante. L’un de nous s’étant un peu blessé, le surveillant le soigna avec une sollicitude de maman-gâteau. Comment veux-tu qu’on ne s’attache pas du fond de l’âme à des hommes qui identifient ainsi leur vie avec la nôtre ? Et quand ensuite, l’heure venue, le surveillant donne son coup de sonnette qui rappelle au devoir sérieux, ou quand il vous demande, au nom de la règle, un de ces mille petits efforts qui constituent la vie d’écolier, comment veux-tu qu’on le refuse ? Ce serait de l’ingratitude. Pour ma part, lorsqu’il est mon adversaire à la balle au camp, je cale dessus sans scrupule et sans ménagement : c’est le jeu, la bonne guerre. Mais, si j’avais le malheur de lui causer en n’importe quoi la moindre peine, je n’attendrais pas une minute pour lui demander mon pardon.

Voilà pour les surveillants. Avec les professeurs nos relations sont encore plus faciles et plus agréables, du moins quand on appartient, comme je m’en flatte, à la catégorie des travailleurs sérieux. Les surveillants, chargés d’assurer l’ordre et la discipline en récréation, au réfectoire, au dortoir, partout, du matin jusqu’au soir, et du soir jusqu’au matin, ont une tâche complexe et souvent, quoi qu’ils fassent, ingrate : l’homme extérieur échappe plus facilement à l’influence de l’autorité qui veut le former ou le réformer. Le professeur s’adresse à l’intelligence : il a ainsi, avec le rôle brillant, une prise bien autrement puissante sur tout l’homme. L’homme, c’est son style : quand un élève est obligé, tous les jours, pendant un an ou davantage, de livrer par écrit le fond et la forme de sa pensée sur tous les sujets imaginables, il se livre lui-même, avec son fort et son faible. Se sent-on faible, on s’accroche au professeur comme le naufragé à l’unique planche de salut, et alors s’établissent tout naturellement des rapports de secourable condescendance, d’une part, et de reconnaissante confiance, de l’autre.

Cela ne doit pas être gai tous les jours, pour le professeur, si l’on en juge par les efforts inouïs d’ingénieuse patience que nous le voyons dépenser, souvent en pure perte, pour faire entrer des choses rudimentaires dans quelque cerveau rebelle ; car ici, mon ami, on s’occupe de tout le monde, des premiers et des derniers, selon la seule bonne volonté de chacun. C’est donc bien le moins, quand on a la chance de compter parmi les forts, de dédommager quelque peu le pauvre professeur par une tenue et une application sans reproche : nous tâchons de le faire.

Il nous le rend dans ces charmantes réunions académiques, où il convoque régulièrement l’élite de la classe pour quelque travail supplémentaire, pour une lecture intéressante, une causerie littéraire, et qui se terminent quelquefois — voudras-tu le croire ? — par l’épuisement… d’une boîte de dragées, offerte au Père en souvenir du baptême d’un de nos petits frères et qu’il nous offre à son tour. Tu conçois bien que ce n’est pas la dragée qui fait plaisir : c’est de la croquer en famille.

Après cela, tu es libre de m’appeler fanatique. Mais là, entre nous deux, s’il prenait envie demain à mon brave papa de me renvoyer au lycée de Z…, ὦ πόποι! Quelle culbute je ferais ! Celle du petit Vulcain, qui tomba de l’Olympe pendant neuf jours de suite, ne serait rien en comparaison.

Pardonne mon impertinente franchise.

Ton ami,

Paul.

18. Au même.

22 décembre.