Mon cher Louis,
Il vient de m’arriver une histoire désagréable qui aurait pu avoir un dénouement tragique. Je veux te la conter, pour pénitence.
J’ai un faible que tu connais : sans rime ni raison, je fais encore quelquefois des vers. Ce serait une manie bien innocente, vu la qualité de mes produits, si je bornais ma verve soi-disant poétique à des sujets inoffensifs, cantiques, pastorales, ou épopée. Mais, quelque diable sans doute me poussant, il se trouve que mes préférences décidées vont à la satire. Quand je vois certaines gens qui font certaines choses, j’enrage et j’ai envie de mordre, comme un vulgaire toutou. C’est un fort vilain défaut : vais-je m’en corriger, après la leçon que j’ai reçue ? Je le souhaite, mais je crains que ça ne soit dans le sang.
Donc, avant-hier, le petit grand homme dont je t’ai parlé posait, faisait de l’épate, devant quelques illustres membres de la confrérie des grosses moules. Il s’agissait de son poète favori : il est hugolâtre. Je ne déteste pas Victor Hugo : si les poètes sont tous plus ou moins fous, lui, c’est un fou puissant. Ainsi pense notre professeur. Le grand homme de quatre pieds six pouces admet la puissance, mais non la folie, et, au moment où je passais, il déclamait avec un lyrisme tout à fait convaincu la lugubre rencontre de l’âne et du crapaud martyrisé par des gamins. Les autres béaient d’admiration, comme des huîtres à marée montante. Je haussai les épaules : il s’en aperçut et se mordit les lèvres.
Mais je fis mieux, c’est-à-dire plus mal. Rentré à l’étude, j’utilisai un moment de loisir à aiguiser une épigramme qui se terminait par ces deux vers :
Royal dindon qui fait sa roue
Devant sa cour d’oisons.
Pas bien méchants, n’est-il pas vrai ? Et puis les vers sont des vers : on ne les prend pas à la lettre. Malheureusement ils circulèrent ; un artiste malicieux les aggrava, en y adaptant un air connu, et, à la récréation suivante, quinze élèves le fredonnèrent, l’un après l’autre, au nez de mon grand homme. Au quinzième, il perdit patience, vint droit à moi, qui ne lui disais rien, et essaya de me cracher au visage. Dame ! je répondis du tac au tac — et sa joue claqua. Il cria : « Lâche ! » et esquissa un coup de pied, qui ne réussit point : seconde claque. Alors le pauvret se mit à pleurer. Cela me calma net.
Mais le mal était fait et le feu dans la ruche, je veux dire dans la division. La majorité des élèves, par antipathie pour l’autre, tenaient pour moi : quelques-uns, les oisons, m’en voulaient. J’allais devenir un brandon de discorde, l’auteur d’une guerre civile.
Les deux surveillants, qui, au fond (je m’en doutais bien), n’étaient pas trop fâchés de la leçon donnée au royal dindon, mais qui regrettaient l’esclandre, se consultèrent ; puis le vieux vint me dire : « Paul, je ne veux pas apprécier votre conduite : mon devoir est d’en référer au P. Préfet. » Je voulus me justifier : « Non, fit-il doucement ; ce n’est pas le lieu ni le moment : je crains que vous ne soyez pas encore assez maître de vous pour bien voir les choses. Allez trouver votre Père spirituel : il vous dira ce que vous devez penser et ce que vous devez faire. On n’en parlera qu’après au P. Préfet. »