Du flafla ! C’est un mot d’épicier : on pourrait l’appliquer à tout ce qui ne rapporte pas des écus ou des sous. Mais, mon ami, tout le monde, plus ou moins, dans les grandes circonstances, fait du flafla ! Les banquets, les punchs, les cavalcades et les revues, la musique et les lampions, et les ronflants discours des quarante Immortels, des candidats en tournée, des inaugurateurs de statues ou de chemins de fer, des présidents de sociétés utiles ou inutiles, de congrès savants ou ignorants, de comices agricoles ou de distributions de prix quelconques : tout cela, n’est-ce pas du flafla ? On le trouve bon quand même. Pourquoi ? Parce que ça chauffe l’enthousiasme.
Eh bien, la jeunesse est le bel âge de l’enthousiasme : elle a besoin d’enthousiasme pour élever son âme encore neuve au-dessus des vulgarités de la vie, jusqu’à la région sereine des grandes pensées, des saintes causes et des nobles ambitions. Si dans ces ardeurs juvéniles un peu d’illusion vient se mêler, où est le mal ? Les beaux rêves ne font pas toujours tort à la réalité : je viens d’en avoir la preuve personnelle.
Quand on s’est appliqué pendant trois semaines à entrer dans la peau d’un personnage intéressant, qu’on s’en est approprié les sentiments généreux et qu’on est arrivé enfin à les exprimer dans toute leur énergie ou leur délicatesse, tu ne saurais croire comme on est empoigné ! Je me suis ému pour tout de bon, dans mon rôle, et je garde, après plusieurs jours, la très vive impression des belles choses que j’ai dites. Les mots mêmes reviennent parfois, tout naturellement, dans mes conversations et mes compositions. Chose plus étonnante encore : je m’inspire à moi-même le respect et je ne voudrais pas faire une chose indigne de ce que j’ai été au théâtre, un soldat loyal et chrétien.
Jean, notre président, a été superbe dans le rôle du gouverneur de province : à certains moments, il a enlevé toute la salle. Il était visible, d’ailleurs, que les applaudissements ne s’adressaient pas seulement à la perfection du jeu de l’acteur, mais aussi et surtout à l’élévation des idées et à la noble franchise des sentiments qu’il exprimait. D’où il faut conclure, mon ami, qu’une académie de rhétorique peut devenir une leçon de haute morale et un sérieux moyen d’éducation. C’est déjà quelque chose ; mais il y a plus, je crois.
Je t’ai envoyé notre programme. Un esprit fin comme le tien n’aura pas eu beaucoup de peine à y discerner deux éléments, la littérature et le drame, et à comprendre le but de l’un et de l’autre.
Il paraît qu’ailleurs la partie dramatique est quelquefois absente ou empruntée à un auteur quelconque et sans rapport bien intime avec le sujet, qui souvent même ne comporte pas de mise en scène : elle vient là pour faire passer le reste. Notre professeur n’aime pas ces séances exclusivement littéraires ou critiques : il les appelle une concession fâcheuse à l’esprit d’érudition germanique, qui envahit l’enseignement français, et leur reproche d’ennuyer l’auditoire, jeune et vieux, sans grand profit pour les orateurs.
D’après lui, une séance académique doit être, dans le sens primitif du mot, le chef-d’œuvre, la pièce de maîtrise, où une classe, représentée par l’élite de ses élèves, déploie tout ce qu’elle a de meilleur dans la cervelle et dans le cœur, pour sa propre instruction, pour l’instruction et le plaisir des autres, pour l’honneur des Bonnes Lettres. Donc, avant tout, il faut un sujet capable d’intéresser acteurs et spectateurs, assez riche aussi pour fournir matière à tous les talents. C’est la tâche du professeur de le découvrir, de le distribuer, puis de coordonner, de revoir et de parfaire le travail des élèves.
On s’accorde à dire que notre séance Honneur et Patrie réunissait toutes les conditions de succès. Elle roulait sur l’un des épisodes les plus émouvants que renferme l’histoire de notre vaillante province. Toutes les formes que peuvent revêtir les exercices littéraires dans un cours de rhétorique, y ont trouvé leur place naturelle : la prose française dans le tableau historique, dans les discours du conseil de guerre, dans la lettre en vieux françois, dans le récit poétique de la bataille ; la prose latine, d’ordinaire peu goûtée des dames et des queues de classe, dans les portraits et dans le dialogue nocturne ; la poésie des deux langues dans le chant du barde, dans l’hymne triomphal et l’épilogue à la France. Les lettrés de l’assistance ont pu être satisfaits ; les autres, chez qui l’amour du beau parler ne va pas jusqu’à la passion, n’ont pas dû être trop mécontents : car, sauf peu d’exceptions, nos exercices littéraires n’étaient pas lus, mais parlés, et formaient autant d’épisodes naturels entre les trois actes déclamés que comportait l’action.
Le plan général et les principaux détails de cette séance avaient été préalablement discutés en conseil académique. Les trois plus gros bonnets (j’ai la toque de vice-président) furent invités à fournir, d’après un canevas donné par le professeur, chacun un acte, travaillé à fond : il s’en inspira comme il put et comme il voulut pour la rédaction définitive. Nous eûmes le plaisir d’y retrouver nos idées sous une forme sensiblement perfectionnée, parfois toute nouvelle, et la comparaison avec notre ébauche nous profita. Les devoirs littéraires sont davantage notre œuvre personnelle, quoique plus d’une fois remaniée sur les indications du maître.
En somme, durant ces trois semaines, le travail de la composition et celui de la déclamation nous ont fait remuer bon nombre d’idées que nous ne perdrons plus, et cette gymnastique de l’esprit nous a donné à tous un nouvel entrain pour l’étude. La contagion s’est étendue à toute la classe, fière des compliments que lui a valus son académie, et a gagné les classes de littérature voisines, désireuses de nous imiter ou de nous surpasser. Preuve que nous n’avons pas perdu notre temps.