Paul.
29. A ma mère.
5 avril.
Chère maman,
Rien qu’un mot, parce que j’ai à rattraper le temps perdu par mon indisposition et à donner un dernier coup de collier pour gagner mes œufs de Pâques.
Le grand jour des proclamations semestrielles est dimanche. Le lendemain, dès avant l’aurore, on prend le train de plaisir… Ah ! oui, il n’a jamais si bien mérité son nom. Je ne suis pas malheureux au collège, certes ; mais y pensez-vous, petite mère ? Voilà six mois que je ne vous ai embrassée. Est-ce possible ? Reconnaîtrez-vous encore votre grand vaurien de fils ? On dit qu’une mère s’y reconnaît toujours, même quand tout le monde s’y trompe : j’ai envie de me déguiser, pour voir si c’est vrai. Mais j’ai tellement changé que, pour les gens qui ne m’ont pas vu depuis mon départ du lycée de Z…, je suis tout déguisé.
J’arrive donc lundi. Je bavarde avec vous jusqu’au lendemain matin — à quelle heure ? Dieu seul peut le savoir !… Vu le stock que j’ai à écouler, je ne réponds pas d’en finir, pour le plus gros seulement, avant le surlendemain. Mais enfin il y aura un moment où il faudra bien dire :
Claudite jam rivos, pueri…
Pardon ! j’allais vous parler latin. Cela signifie en français de famille : « Tais ton bec, pie ; embrasse tout le monde et va te coucher. » Je tais mon bec, j’embrasse tout le monde, six fois au plus, je vais me coucher et je m’en donne vingt-quatre heures d’horloge, en rêvant que je dors dans mon berceau d’innocent, sous l’œil d’une maman qui m’aime comme en ce temps-là et que moi j’aime bien plus qu’alors.
Le lendemain, on revoit les amis. C’est à cause d’eux, ma chère maman, que je vous écris ce mot. Louis ne me gêne aucunement : il sait où j’en suis. Mes autres camarades du lycée le savent peut-être aussi et voudront probablement me tâter, pour voir si je suis solide sur mes étriers ou si je ne suis qu’un trembleur, un de ces pauvres sacristains qu’on démonte avec un sourire de pitié ou une arlequinade. Ne vous y fiez pas, mes gentils enfants, et gardez vos distances : mon cheval rue.