Mais commençons par le commencement. Mon nouveau professeur, entre autres conseils, nous a recommandé hier de ne jamais torcher nos lettres, quel qu’en soit le destinataire, par respect pour nous-mêmes et pour notre belle langue française. Je vais m’appliquer sans me torturer, comme il nous disait encore. Tu vois que je deviens docile.

Donc, il y a trois jours, mon père conduisit le malheureux mouton à la boucherie. Une belle boucherie, ma foi, et bien achalandée, à ce que j’ai vu depuis. Un long frater en redingote noire nous ouvrit, avec un sourire qui disait clairement : « Encore un de pris au piège ! » Vaste parloir très gai, sans nul doute pour narguer la tristesse des rares et courtes entrevues de famille, avec des bustes de grands hommes et des tableaux d’honneur pour les petits enfants sages… Mais en voilà un pour la rhétorique ! C’est là-dessus que j’ai à me faire afficher pour le plaisir de ma sœur ? Tout est prévu : les fiches blanches sont déjà prêtes dans leurs coulisses en ferblanterie dorée, qu’ils veulent faire passer pour de l’or.

Arrive le Père Recteur, comme qui dirait le proviseur de l’endroit, un bel homme, air et tenue graves, rien d’administratif. Quand mon père me présenta à lui, son regard s’épanouit. Il me prit la main et, la sentant un peu trembler, il me baisa au front, comme un innocent :

« Soyez le bienvenu, mon enfant, dit-il. Nous tâcherons de faire de vous, si vous le voulez bien, un élève meilleur encore que vous ne l’êtes déjà. »

Rouerie jésuitique, pensai-je. Il sait parfaitement que je suis une manière de cancre : mon père le lui a écrit et va le répéter devant moi. C’est en effet ce qui eut lieu.

Quand l’abatage fut fini, le Père Recteur dit simplement :

« Monsieur, le passé est passé ; personne ici ne le reprochera à votre fils. Il aura la réputation qu’il va se faire par ses actes, et je suis sûr qu’elle sera bonne : n’est-ce pas, Paul ? »

Ce ton et cette confiance dans ma bonne volonté future m’entrèrent dans le cœur, malgré moi. Je répondis, sans trop hésiter :

« Oui, monsieur.

— Dites mon Père », reprit-il en souriant : « c’est le nom qu’on donne ici aux maîtres et qu’ils tâchent de mériter. »