La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux…
Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce fils.
Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs, sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun reproche lorsqu'il avait dit:
—Je veux être officier!
[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle portait au mariage de son fils (voir page 100.)]
Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer à ses rêves d'avenir.
—J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de l'épouser.
Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela, il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur.
* * * * *
Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère pressentait bien la gêne… Mais son fils était capitaine, proposé au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général, célèbre!