Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près dépensé.
—Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son fils.
Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.
Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée, après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et élever sa petite-fille.
On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre; mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement, l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait, à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher, qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière.
Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner une solide instruction?… Elle seule aurait pu expliquer par quels prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose?
Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie.
L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille, elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates… Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison.
La grand'mère disait:
—Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton mariage…