Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée, mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire:
—Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite Juliette… Un peu bécasse, un peu trop sentimentale… Je ne l'en dominerai que mieux!
L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de l'après-midi à la Bibliothèque; et il y étudiait la guerre de Crimée.
Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les moindres soupçons… Il aurait pu aussi s'adresser directement au ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt, lui parler de cette démarche… qui paraîtrait étrange…
—J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une imprudence inutile.
Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée. Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva le récit suivant:
«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre; on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau. Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant. Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui, ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes. Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son porte-drapeau…»
[Illustration: … et le redressa en souriant joyeusement comme s'il narguait l'ennemi. (Voir page 120.)]
Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement:
—Marie Renaud!… C'est bien… Voilà un nom que ni ma mère ni Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais!