«Jusqu'au jour où je suis devenu un homme, ma mère, je n'ai certainement commis que des fautes légères, et j'ai toujours essayé de les réparer. Mais, vis-à-vis de vous, mère adorée, j'affirme bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon cœur. Vous l'emplissiez à tel point que, même au milieu de ces liaisons légères qui accueillent les jeunes gens à leur entrée dans la vie, je songeais sans cesse à vous. Malgré la fougue que j'apportais à mes plaisirs, j'éprouvais une joyeuse satisfaction à me dire que pas une jeune femme n'avait votre beauté, votre grâce, votre bonté.
«Votre bonté! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!…
«Les années qui suivirent resserrèrent encore notre affection. Je comprenais mieux ce qu'est une mère. Jamais je ne l'ai mieux compris que le jour où vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chère France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore.
«Enfin, meilleure que bien des mères, vous avez voulu vous-même me choisir une femme. Vous l'avez élevée, vous l'avez faite semblable à vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous préparez à me la donner. Vous êtes partie pour Angoville plus tôt que de coutume; vous allez chercher Juliette à son couvent. Vous ne m'en avez rien dit; mais j'ai deviné tout cela, et vous allez dévoiler vos projets à Juliette, qui n'y est, hélas! que trop préparée. J'espère que ma lettre vous arrivera assez tôt pour que le mal ne soit pas fait, pour que vous n'ayez pas encore prononcé des paroles irréparables. J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne suis pas coupable; je ne savais pas… Je croyais connaître la vie, je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fixé l'époque, je daignerais consentir à mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je viens vous demander de renoncer à ce mariage.
«J'aime Juliette, ma mère, comme une sœur chérie; j'ai même pour elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son cœur. Elle ne me connaît, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier, vous lui donnerez pour époux, mon frère d'armes, mon cher Henri de Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il était votre enfant…»
Arrivé à cette phrase, Honoré eut un sourire plein d'amertume et murmura:
—Je n'étais donc rien, moi?….
Puis il continua:
«Dès que je vous aurai adressé cette lettre, je partirai pour l'Afrique, j'arracherai Brettecourt à ses Bédouins qu'il malmène vraiment par trop, et je vous l'amènerai. Je sais d'avance que, sur ce point, vous consentirez; et j'aurai réparé une partie du mal que je vous fais. Brettecourt, ayant passé presque toute son existence à se battre, apportera à Juliette un cœur vierge: je ne lui ai jamais connu de liaison. Je vous réponds, à moins de choses imprévues, de son consentement. Quant à Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et qui est si digne d'elle et de nous?…
«Et maintenant, ma mère, écoutez la prière que je vous adresse à genoux!