«Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie élégante que je menais, fatigué des distractions, toujours les mêmes, que je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs, de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matinées à l'étude, vous accompagner toutes les fois que vous le désiriez, il me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie du club ou les moments passés dans les salons à écouter toujours les mêmes inutilités, les mêmes discussions sur les élégances et les mêmes scandales mondains.
«Une soirée, où l'ennui résultant de mon inactivité pesait plus lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister à une petite fête bourgeoise, à un de ces bals que donnent les arrondissements, sous prétexte de bienfaisance, et qui sont de gros événements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant. Et nous voilà, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous acheminant vers le Marais.
«Je m'attendais, ma mère, à trouver une société ridicule, lourde, empesée; et, tout de suite, je fus charmé par la vue d'une foule de jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage frais animé par le plaisir, offraient vraiment un bien délicieux spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fête; tout le monde s'amusait de bon cœur. Vous ne sauriez croire combien ces réunions sont plus gaies que les nôtres. Les jolis sourires, les francs regards valent bien des diamants.
«Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succès fou. Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un œil trop dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix minutes après, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulièrement attiré.
«Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple, que j'ai à peine besoin de vous dire, car les passions et les intérêts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand; c'est qu'elle était habillée avec une simplicité excessive. Placée dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait été remarquée par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles l'avait aperçue; il m'avait dit:
«—Regarde là-bas, cette tête de madone.
«—Invite-la, avais-je répondu.
«—Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser.
«Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune fille. Et aujourd'hui, il ne doit même plus se souvenir de son visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui je devinais sa grand'mère; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui l'amusait pourtant.
«Je m'étais rapproché d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure d'une fenêtre, je l'observais avidement. Je m'amusais à deviner qui elle était. La grand'mère avait une robe ancienne en belle soie, et ce seul détail me disait qu'elles avaient été plus riches autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche, modeste, bien modeste, mal coupée, faite à la hâte…—Je devinais tout!—Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante, fine, délicate? Pas d'autre ornement qu'un nœud sur l'épaule, pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux châtains, épais, adorablement nuancés. Pour tous bijoux, de petites perles aux oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais aux reines du bal, aux belles filles richement habillées, un peu trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les défauts des autres, que je n'avais pas remarqués tout à l'heure, tellement mon inconnue me semblait parfaite.