«Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille grand'mère; un ami, sans doute, leur avait donné deux billets. Et, à la joie qu'elles prenaient toutes les deux, même la grand'mère, je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction, et que toute leur existence devait s'écouler dans le bonheur paisible du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller à elle, comme à une petite Cendrillon bien méconnue, de l'inviter, de la mener en plein bal pour la montrer à tous et en être fier…
«Tout à coup, un danseur pressé me bouscula un peu: je me trouvai en pleine lumière, et les yeux de la jeune fille se rencontrèrent avec les miens. Et, pendant quelques secondes, elle me regarda avec un air de si naïve admiration que je me sentis tout remué. Aucune femme ne m'avait jamais fait éprouver semblable sensation. J'étais fier et heureux d'avoir été remarqué par elle. Je répondis à son regard par un sourire; et, aussitôt, elle baissa les yeux et rougit, comme si elle avait eu honte de son audace. Je n'hésitai plus; j'allai l'inviter, en saluant d'abord la grand'mère. Vous pensez bien qu'une présentation était inutile. Elle consulta sa grand'mère, du coin de l'œil. Et la bonne vieille sembla dire, rien qu'à la façon dont elle me regarda: oui, j'ai confiance. Elle se leva et nous partîmes. Je tremblais presque de l'avoir à mon bras. Je lui demandai si elle avait déjà dansé.
«—Oh! non, dit-elle; nous ne connaissons personne; on nous a donné ces billets… Et puis, je sais si peu danser!
«—Nous allons valser.
«Elle pâlit et balbutia que, pour les autres danses, elle s'en tirerait peut-être, si j'y mettais de la complaisance; mais elle avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mère, que chez certaines femmes, tout ce qui est gracieux est inné. Elle valsa tout naturellement à mon bras; je n'eus qu'à l'entraîner: elle était si légère! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrassée de répondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai à sa place en faisant un grand tour. Elle marchait légèrement, touchant à peine la terre, d'une façon presque aérienne. Je la vis dans une grande glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La grand'mère me remercia, avec un air de très bonne compagnie.
«La liberté qui règne dans ces réunions me permit de demeurer auprès d'elles. Et je fus témoin d'un petit manège qui me ravit. On avait bien vite remarqué ma danseuse dans les salles de bal; et des jeunes gens très empressés, un peu rouges, un peu ébouriffés, venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuité, qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi.
«Je songeais à ce délicieux Lion amoureux, qui m'avait fait sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune fille serait reine par la grâce, la simplicité et la beauté dans la plus aristocratique des fêtes. J'étais très respectueux; j'osais à peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisément avec la grand'mère. Et j'étais vraiment surpris de lui trouver une allure distinguée, des pensées justes et fines qui contrastaient avec son humble situation; car j'avais bien deviné: la jeune fille, ayant enlevé son gant droit, je vis ses doigts, très délicats, abîmés au bout par des piqûres d'aiguilles; le travail les avait même fait un peu dévier. Cela sans doute paraîtrait risible à mes camarades de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touché. Elle remarqua mon regard dirigé sur ses pauvres doigts martyrisés, et n'en éprouva aucun embarras. Elle dit gentiment:
«—Vous voyez que ça ne rend pas les mains belles, d'être lingère.
«—Vous travaillez dans la lingerie?
«Ce fut la grand'mère qui répondit: