—Tu crois donc, qu'en réalité, il n'a rien à me dire?

—Pas tout à fait; mais il s'exagère évidemment l'importance des confidences qu'il aura reçues. Comment saurait-il quelque chose que nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mère, c'est au nom de mon frère qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui.

—Soit! Mais, après, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que j'obéis à un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir vivant! Je ne puis me délivrer de cette pensée: pourquoi est-ce mon fils qui a été frappé et non pas lui?

Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant. Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se mit à genoux.

—Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.

Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi, affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes.

Elle parla la première.

—Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester. Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que… que celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils…

Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement, la voix mouillée de larmes:

—Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel point, malgré l'indulgence de votre cœur, vous devez me détester: j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi… Si un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu. J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement accordé hier… Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis, sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour mon pays!