—Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!—Vous prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous vouliez lui donner Mlle de Persant…

—Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?

—Pour les adoucir, madame!—Jean m'avait chargé de vous annoncer que ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère. Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une pauvre jeune fille…

—Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à une mère…

—Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter… Mépriseriez-vous donc… ce qui peut rester de votre fils?

—Expliquez-vous, Henri! Achevez!

Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire estimer la mère, la fiancée de son ami…

—Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a dites:—Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que, malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son cœur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine, même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus, d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière…

Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était dressée devant lui, comme transfigurée:

—Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!…