La Normande geignait :

— Qui c’est qu’aurait dit ça tout d’même, quand j’étions en train d’manger du saucisson avec ma patronne, pas plus tard que ce midi, qu’elle allait s’périr deux heures après !… Mais voilà ! on n’sait jamais c’qui se passe chez les uns comme chez les autres ! Comme elle me l’expliquions, c’est point parce qu’elle rigolait qu’elle était heureuse, p’tête ben que c’était le contraire… Enfin, les choses ont mal tourné, puisque la v’là quasiment morte à c’te heure !… Tout d’même ça m’fait de la peine !… J’oublierai jamais ça !… Quand j’suis rentrée dans le boudoir, et que j’l’ai trouvée saignant comme un veau, blanche comme la nappe et pas capable de dire trois paroles !… Ah ! j’en ai eu les sangs tout retournés. Quand j’ai trouvé le pistolet à côté d’elle, même que j’osais pas y toucher rapport à c’que j’avais peur que ce machin-là me parte dans les mains… C’est curieux, s’interrompait la petite Normande, comme j’ai soif !…

— Encore un vulnéraire ? proposa la concierge.

— Non ! fit la jeune bonne. La carafe d’eau, s’y vous plaît, madame la concierge.

Et elle ajoutait en soupirant :

— Ah ! si seulement j’avions une bolée de cidre !…

Juve, qui avait écouté attentivement les propos désordonnés de la petite bonne, se hasardait à l’interroger prudemment, ne voulant pas se faire connaître.

— Probable qu’elle avait des chagrins d’amour, votre maîtresse, et que c’est pour cela qu’elle a cherché à se tuer !…

La Normande haussait les épaules.

— Oh ! des chagrins, je ne crois pas ! Pour ce qui est de l’amour qui fait pleurer, elle s’en moquait bien, ma patronne ! Je crois plutôt que ça doit être un de ces hommes qui sont venus, cet après-midi, qui lui a cherché des raisons… Quand on en a plusieurs à la fois, ça ne rate jamais !… La patronne me l’a dit bien souvent : plusieurs hommes ensemble autour d’une femme, les hommes se disputeront toujours !… Or, justement qu’il en est venu trois aujourd’hui !