Ils avaient tous l’innocente manie de compliquer leur existence en s’astreignant volontairement à toutes les règles militaires.

Tant d’années ces vieux braves avaient traîné dans les camps, tant de longs jours ils avaient dû courber leur volonté sous la loi inflexible de la discipline que leur âme était restée marquée d’un secret besoin de consigne. Ils n’auraient point compris la liberté absolue et s’astreignaient à obéir toujours. Et comme on ne leur donnait pas d’ordres, ils s’en donnaient à eux-mêmes, échangeant des mots de passe, organisant des rondes supplémentaires, se forçant à être sur leurs gardes, bons pour l’alerte, comme ils disaient.

Le mot de passe donné, cependant, la porte de la chambrée s’était brusquement ouverte et tous les invalides y pénétraient.

C’est une lamentable cohorte d’infirmes glorieux, de mutilés admirables. Il n’en était pas un qui n’eût son nom inscrit au livre de l’héroïsme, il n’en était pas un qui ne pût, avec fierté, prétendre avoir écrit quelques pages de l’histoire, avec son sang, avec sa vie.

Sur leur poitrine, les décorations se heurtaient, médailles militaires, médailles de Crimée. Elles pâlissaient toutes devant la tache rouge, la tache sanglante de la Légion d’honneur.

La croix brillait sur les humbles capotes d’un éclat tout particulier.

Il semblait qu’ainsi se justifiât la parole d’une général français :

— Ce joujou-là, disait-il, ne produit son effet que sur la capote d’un invalide quand celui-ci n’a plus ni bras ni jambes !

La cohorte, cependant, entrait avec ordre. Ils s’efforçaient tous de marcher en rang. Ceux qui avaient des jambes soutenaient les béquillards. Les manchots n’avaient pas l’air le moins fier. Un aveugle même, avec ses pauvres yeux sans regard, haussait le front et paraissait vouloir défier quiconque se permettrait quelque parole ou quelque geste imprudent.

Ils étaient une trentaine à peu près. Quand le dernier fut entré dans la chambre, Radrap, qui s’était levé et s’était mis au pied de son lit dans une position militaire, commanda :