— Pas seulement lui ! répondit M. Havard… Le ministre de la Justice vient aussi.
Juve écoutait le chef de la Sûreté avec un sourire amusé.
— C’est bien cela ! murmurait-il. Quand on sent un scandale, tout le monde se remue ! Si seulement il y allait de l’intérêt général, chacun resterait bien tranquillement chez soi… Enfin, c’est la nature humaine !
Juve achevait à peine de parler, il venait tout juste de plier soigneusement ses gants qu’il avait remis dans sa poche lorsque la porte du cabinet de travail s’ouvrait toute grande, et Cuche, raidi dans une attitude d’apparat merveilleuse, annonçait d’une voix de stentor, avec toute l’habileté d’un huissier bien stylé, les personnages qui le suivaient :
— Leurs Excellences messieurs les ministres ! monsieur le ministre de l’intérieur, monsieur le ministre de la Justice, monsieur le ministre des Finances !
Trois personnages suivaient Cuche, en effet. Celui-ci avait bien fait de les nommer et de les présenter car, à coup sûr, quelqu’un de non prévenu n’aurait jamais deviné qu’il s’agissait là des plus hauts membres de la nation.
Le ministre de l’intérieur était un petit homme ayant un peu l’air d’un bourgeois effacé. On n’aurait pas prêté attention à lui, on l’eût considéré comme un personnage de piètre importance, si une flamme extraordinaire n’avait par moment brillé dans ses yeux.
Cet homme flambait par le regard. Il était impossible, lorsqu’il vous fixait, de ne pas deviner en lui une intelligence extraordinaire, une volonté tenace, ce que l’on appelle une âme et une âme de fer.
Derrière lui, le ministre de la Justice, un ancien magistrat que les hasards de la politique avaient appelé au poste de garde des Sceaux, avait la face débonnaire d’un homme encore tout surpris de ses succès et s’accoutumant peu à sa haute fortune.
Il n’en était pas de même du ministre des Finances. Celui-là était grand, maigre, cassé en deux. Il avait un nez busqué, une paire de lunettes épaisses chevauchait sur ses yeux, ses doigts étaient tachés d’encre. On le disait très travailleur, c’était une autorité dans le monde des finances, mais il n’avait aucune habileté pour en imposer et, d’ailleurs, ne cherchait pas à tenir figure dans les réunions élégantes.