— Oui, c'est convenu, c'est entendu. Vous aurez un succès immense ; la France entière ne s'occupera que de vous, et, la géographie démontrant qu'Eulalie fait partie de la France, la cruelle sera amenée à résipiscence. Mais avant d'escompter la réussite, vous feriez mieux, ce me semble, de la préparer.

— Qu'ai-je à préparer? répondit Athanase dans son invincible candeur. Tout dépendra du mérite de mon œuvre.

— Vous tenez à ce raisonnement-là : nonobstant, vous verrez si vous ne regrettez pas d'avoir repoussé les avances de la claque.

On voit que le numéro 9 était dans un jour de bon sens. Athanase n'en augura pas ainsi.

— La claque! répliqua-t-il offensé à demi. Il n'y aura jamais rien de commun entre cette abominable institution et moi.

— Abominable… abominable, le mot est aisé à lâcher, mais le justifier serait peut-être moins facile.

— Vous oseriez prendre la défense de cette cabale de l'approbation permanente, de cette ligue des mains publiques, de cette association des battoirs fusionnés, qui met le bravo sous la gorge du vrai spectateur?

— Mon cher ami, j'admets la cabale, j'admets les mains publiques, j'admets même que ces mains-là ne sont pas toujours propres ; mais elles n'en rendent pas moins d'incontestables services.

— Et à qui?

— A l'acteur, à l'auteur et au spectateur lui-même. Vous ne connaissez pas comme moi la pratique du métier, mon cher. Vous ne savez pas ce qu'il faut souvent dépenser d'efforts et de souffle dans telle tirade que le public écoute indifférent. Mais, quand le comédien arrive haletant au bout de son effet, le claqueur est là, providence des poumons épuisés. Il exécute un de ses savants roulements, et pendant ce grondement d'admiration, l'acteur ou l'actrice le bénit, moins par raison d'amour-propre que pour cause de respiration. D'ailleurs, au coursier de la plus pure race ne faut-il pas faire sentir l'éperon de temps en temps? Sans la claque, nous trotterions sous nous à la cinquième représentation d'une pièce. Sans la claque, auteur et spectateur se parleraient le plus souvent sans se comprendre.