Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du trimestre ; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux prises, que son clerc était un garçon qui irait loin.
Aller loin, — pour l'huissier de la petite ville de Gérizy, — c'était prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et Athanase en avait accepté l'augure.
Était-ce donc un crétin? Pas du tout.
Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait aussi les grands hommes.
Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent, il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de Pompignan.
Il y a, — par réciprocité, — tant de gens de lettres qui auraient constitué d'excellents garçons épiciers!
Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le nourrissait.
Il y serait probablement resté toujours, si, un matin… Ne perdez pas de vue ma théorie des vocations.
Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent rien, — pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois.
Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre, — sans cela le patron lui aurait-il prédit de hautes destinées? — Il professait pour l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu.