— Encore l'absinthe, murmura-t-il hésitant ; car ce chant enroué arrivait à lui comme un avertissement…

La voix se tut. Athanase reprit sa course.

XII
L'AGENCE COSMOPOLITE

L'Agence cosmopolite était bien, en effet, un véritable bureau de placement. Trials, laruettes, barytons, pères nobles, ganaches, traîtres, rôles marqués, déjazets, soprani, soubrettes, mères, utilités, elle tenait tout ce qui concernait son état.

Elle expédiait sur commande jusqu'aux confins du monde, et avait envoyé des ténors à Tobolsk, des contralti à Nouka-Hiva.

Curieuse industrie, pour laquelle il faut un cycle de connaissances et d'aptitudes spéciales.

L'administrateur de l'Agence cosmopolite les réunissait toutes. Il avait le coup d'œil d'un général d'armée, la mémoire d'un savant, l'habileté d'un maquignon.

D'un regard il toisait un nouveau venu ; en trois minutes il avait mentalement classé les artistes dans une des catégories par lui imaginées, et vous aurait dit à un centième près ce que pouvait être son rendement annuel.

Il possédait sur le bout du doigt la carte théâtrale du monde entier ; sachant que telle ville est impitoyable pour le chant et pitoyable pour la comédie ; que telle autre a la passion du drame ; que telle localité du Nord ne pardonne pas les nez en trompette à ses actrices ; que telle autre ne tient qu'aux mollets de ses danseuses.

Sachant encore le budget de chaque troupe, — ensemble et détail ; le jour où expirait, à cinq cents lieues, l'engagement d'un sujet, et devançant l'échéance pour proposer son remplaçant.