Les dernières paroles de miss Fanny l'avaient-elles frappée? Un sentiment nouveau s'était-il fait jour en elle? Ce fut inconscient peut-être, mais elle se tourna lentement vers les soeurs, qui écoutaient étonnées, et leur faisait signe de s'éloigner.

— Allez, mes soeurs, dit-elle, je vous remercie du concours que vous m'avez prêté et dont je n'ai plus besoin désormais; mademoiselle de Beaufort a été enlevée, c'est à la justice maintenant qu'il appartient d'agir; mais avant de rien entreprendre, il faut que cette femme parle, et, pour obtenir ce que j'en attends, il importe que je reste avec elle.

Pendant que madame de Beaufort s'exprimait ainsi et que les soeurs gagnaient lentement la porte, Fanny Stevenson s'était assise, impassible et sombre, plongée dans ses réflexions amères, attendant l'instant où elle allait se trouver devant sa rivale.

Ce ne fut pas long.

Et lorsque la dernière religieuse se fut éloignée, elle vit venir à elle madame de Beaufort, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, la lèvre tordue par une expression implacable et farouche.

— Et maintenant, dit-elle d'un accent plein de fièvre, personne ne nous écoute; vous pouvez parler, répondez-moi.

— Qu'avez-vous à me demander que vous ne sachiez déjà? répliqua miss Fanny Stevenson; vous m'avez volé ma fille et je l'ai reprise. Qu'y a-t-il là dont vous ayez à vous plaindre! Maintenant Edmée est en mon pouvoir et je saurai la garder! Il y a assez longtemps que je suis privée de ses caresses, et aucune puissance humaine ne l'arrachera de mes bras. D'ailleurs, elle a choisi elle-même, sans hésiter, allant confiante et émue vers celle de ses deux mères qui l'aimait! Car, et c'est là ce qu'il y a d'atroce et ce qui vous condamne, depuis le jour où elle est entrée dans votre demeure vous n'avez cessé de la traiter en étrangère ou en ennemie. Elle ne demandait qu'à vous aimer, et vous l'avez repoussée toujours, d'abord avec froideur, plus tard avec haine! Voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Pauvre chère Edmée, Oh! tenez, si vous l'aviez entourée de douceur et de bonté; si vous aviez pris pitié de sa condition misérable; si vous n'aviez pas tenté de la cloîtrer indignement, lui refusant ainsi sa part d'amour et de bonheur! peut-être me serais-je attendrie et aurais-je gardé le silence, me contentant de la voir heureuse par une autre, évitant d'éveiller ses tristesses, ne demandant à Dieu que de lui continuer cette sérénité que vous lui eussiez faite. Mais non! Vous avez torturé sa pauvre âme candide qui ne savait rien du monde et s'effrayait de votre indifférence. Vous ne lui avez pas même offert le mensonge de l'affection maternelle, de sorte que la pauvre abandonnée n'avait pour tout refuge que le coeur effaré et faible de son père. Eh bien! voilà ce qui a réveillé en moi toutes les colères et toutes les indignations; je suis sa mère, j'ai repris mon enfant, et prenez garde maintenant que je ne vous rende à mon tour tout ce que vous lui avez fait souffrir.

Madame de Beaufort, qui avait écouté sans interrompre, haussa imperceptiblement les épaules, pendant qu'un sourire ironique relevait le coin de sa lèvre.

— Vous voulez vous venger? dit-elle d'un ton railleur, et l'on m'en avait déjà prévenue, mais, vous voyez, que vos menaces ne m'ont pas effrayée, et demain…

— Demain, interrompit violemment Fanny Stevenson, demain, vous ne serez plus peut-être que la maîtresse, de M. de Beaufort.