Dehors, c’était la nuit serrée : ni passants, ni voitures, ni chansons. Dans un coin du cabaret la famille Farcette se mettait à table, et depuis que Carrouge avait fini de parler, le bruit des cuillers dans les assiettes, les ronflements du garde-champêtre s’entendaient seuls dans le silence.

Le temps passait, Golo ne se levait pas : il restait là, rivé à sa chaise, fatiguant ses yeux à la lumière de la lampe. Et du fond de sa torpeur montait une curiosité, une nécessité de savoir, impérieuse. Carrouge avait connu, comme tout le monde, son amour pour Cendrine : pourquoi ne parlait-il pas de la fille aux Rutel ? Serait-elle morte, elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée tout à l’heure dans sa liste funèbre ? Cette idée l’obsédait un instant ; une autre la chassait : si ce bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être qu’il n’avait rien à en dire ; peut-être était-elle toujours là, pas mariée. Pour la seconde fois depuis son retour Golo se sentait traversé par un espoir mal défini, amorti aussitôt par cette autre pensée que, si Carrouge n’avait pas nommé Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour ne pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant laisser à un autre le soin de lui apprendre la nouvelle.

Cette incertitude l’énervait, et pourtant, malgré l’heure avancée, il ne se décidait pas à poser nettement la question, comme s’il redoutait la réponse, comme s’il voulait conserver quelque temps encore le droit d’espérer. Il était un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses voyages, de ses campagnes, que s’il l’avait vu le matin. Cette indifférence le navrait et l’humiliait et il le laissait quand même continuer son verbiage : peut-être Carrouge dirait-il enfin, parmi tant de sottises, la chose que Golo attendait, l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre plein.

A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un ton paternel :

— Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables. Voilà la demie de huit heures et vous ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu te feras attraper par ta mère quand tu rentreras, et toi, mon vieux Mexico, prends garde que ta bourgeoise ne vienne te faire la conduite de l’autre soir. On ne vous permettra pas de revenir demain.

— Je voudrais bien voir ça ! dit Carrouge.

Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait. Il avait sommeil, et souhaitait fort de gagner son lit, où il serait mieux pour dormir. Il se calait sur ses jambes écartées.

— Allons, encore une tournée, et l’on s’en va ! déclara-t-il.

Sitôt apportée, sitôt bue ; les verres se posaient bruyamment sur la table, et les trois hommes sortaient, l’un derrière l’autre, dans l’obscurité. Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans l’ombre d’une ruelle et Carrouge se décidait à rentrer, quand, brusquement, Golo s’avisait d’un stratagème :

— Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon ancienne, tu ne m’en parles pas, tu ne me dis pas qu’elle est mariée ?