Une par une, Golo reconnaît les maisons. Voici la demeure bourgeoise et close de Mlle Agathe, puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur, le toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons emmêlés pourrissent avec le chaume ; les fenêtres découpent un morceau du ciel : ceux-là ont donc abandonné Villebard ?… Vasseur ! un camarade de l’école primaire, un peu plus âgé que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents ont dû mourir, et le jeune homme a quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris, sans doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde ? S’il en est ainsi, le caporal eût mieux fait…
Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à siffler une marche militaire, et bientôt il arrive au Chep.
Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et Golo s’arrête devant l’antique maison briarde, endormie sous les rayons bleus de la lune ; il retrouve dans la cour les planches adossées au mur, les tas de sciure humide, la margelle du puits avec le treuil que lui-même a fabriqué jadis, les pots à moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.
Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la demeure de sa jeunesse : elle est de mine accueillante, la vieille, et, ainsi éclairée, il lui semble qu’elle lui sourit.
Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis sans doute, et le caporal hésite à les arracher à leur premier sommeil. Mais où passer la nuit ? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule abandonnée, où déjà, de son temps, allaient nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux qui traversaient Villebard, et il songe un instant à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. Coucher à l’auberge, chez Farcette ? Ma foi non, il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les Hénocque sont de braves gens ; et, après tout, il n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner à l’église.
Il pousse la barrière et il frappe discrètement à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo, qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un peu plus fort. Un enfant appelle.
— Papa !… papa !… on cogne… j’ai peur.
Un grognement sourd, puis une grosse voix qui demande :
— Qui est là ? Qui est là ?
— C’est moi.