Ils restent là sans rien dire, en vieux amis contents de se retrouver, et, seul, le sourire des yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant, en cassant, à la pointe du couteau, le fromage dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des enfants, qui se sont rendormis.
— Ça pousse, ça pousse ! et ça nous pousse aussi… Les deux que tu as connus sont grands maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout, Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible de le faire tenir en repos, ce mâtin-là ! Enfin, c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que tu es parti, on en a eu un troisième. Hein ! Des vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis ? Voilà ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir de gamins : on se rattrape !… Encore un garçon celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui faut par jour ; quatre litres penses-tu ? Mais nous avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne pas les dépasser ; pas vrai, la bourgeoise ?
Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.
— Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre exemple sur nous. Je veux être marraine de ton premier ; car tu ne vas pas te croiser les bras, maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. Tu as du bien, puisque tu as la succession de la tante ; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher une gentille petite femme. C’est convenu, n’est-ce pas ? Dans deux mois, nous sommes de noce.
— Oui, oui, répond Golo un peu troublé ; je vais voir à cela.
L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement de rouages.
— Dix heures ! fait Hénocque ; allons, il faut aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon, il y a longtemps que tu es levé.
Golo accepte ; il se sent fatigué, en effet, et tout courbatu par le voyage en chemin de fer.
La patronne monte lui préparer son lit dans sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois. Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de senteurs rustiques : des nattes d’oignons sèchent aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent à un clou et sur une planche, les dernières pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. Un coin de la pièce est occupé par un séminaire où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser, et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer. Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie ; lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur la huche servant de commode, la flamme de la chandelle oscille au vent doux qui vient par la fenêtre entr’ouverte.
Les Hénocque descendus, Golo se déshabille machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve les murs blanchis à la chaux où se sont agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près des naïves épures et des multiplications crayonnées sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins : profils charbonnés que souligne un nom, soldats croisant la baïonnette, femmes fumant des pipes. A une cheville, dans un angle, pend une veste de travail anciennement portée, raidie maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.