Un moment, il s’attriste en voyant traîner, sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude l’emporte sur l’attendrissement, et une minute après, il est assis, déshabillé, sur son vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore, la pensée absente déjà, regardant de ses yeux fixes la lumière qui rougeoie.

Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort de sa bouche, presque à son insu, la phrase unique où se résume toute sa pensée latente :

— Ah !… les femmes… les rosses de femmes !

VI

Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel, l’engageât à se reposer quelques jours encore, il insistait pour se mettre immédiatement à l’ouvrage.

— Allons-y, puisque te voilà si gaillard !

Et le vieux menuisier lui désignait les commandes pressées, lui fixait sa tâche.

Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne chanson de travail, il constatait avec satisfaction la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la varlope. L’expérience le rassurait : puisqu’il était toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait, et la vie d’autrefois allait recommencer. Désormais les jours s’écouleraient tous pareils : à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper de rien, il mangerait la soupe de la mère Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil ; et le soir, entre les draps de toile, il dormirait dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait le reste ?

Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air, une joie inconsciente et profonde. Par la porte ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée, le village muet, la route du Chep toujours déserte ; au milieu de la cour les poules dormaient sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le vieux laurier-thym, près du mur. La semaine sainte finissait : l’école était fermée, les cloches « parties à Rome », et il n’y avait sur Villebard ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries, pour mesurer le silence. Trois fois le jour, cependant, les petits clercs parcouraient le village, s’arrêtaient devant les portes et secouaient leurs « tartelets ». On appelait ainsi des marteaux mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en allaient tour à tour frapper une enclume de bois placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle ne s’entendait qu’aux jours saints ; il suppléait l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle chantée sur un rythme traînant : « Voilà six heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent. »

Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs. Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage des salles, ils entonnaient, très graves, la prose fameuse : O filii et filiæ, et les ménagères leur souriaient tandis que s’échappait du four l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était changé ni en lui, ni à Villebard.