Les jours passèrent laborieux et monotones. Quand Golo demeurait à l’atelier, la scie en main ou le marteau, tout allait bien, et la régularité même de son travail l’enchantait. Mais peu à peu, aux heures de repos, il commença à trouver le temps long ; la société des Hénocque, avec lesquels, sa besogne faite et la soupe mangée, il restait à bavarder et à fumer, l’amusait médiocrement. Ces braves gens s’occupaient peu de lui, consumaient leurs loisirs en des discussions sur les recettes et les dépenses du ménage, en des querelles futiles que Golo écoutait sans pouvoir s’y intéresser. Il essayait alors de se distraire en reprenant quelques livres de sa jeunesse ou en suivant le feuilleton du Petit Journal. Mais la lecture ne le passionnait plus ; il se décidait à sortir. Il traînait, un moment, seul sur la route, dans la nuit, ou il se mettait à la recherche d’un ancien camarade. Le plus souvent, il trouvait porte close : les travailleurs étaient au lit. Il ne lui restait guère que la compagnie de Carrouge ; encore était-il difficile à joindre, celui-là, toujours en noces, le soir, dans les villages voisins, ou s’attardant derrière les clos, dans les bois, à des rendez-vous où il se vantait de ne pas gâcher son temps. Bientôt les commandes diminuèrent, la morte-saison arriva : Hénocque partit, s’en alla dans les moulins et dans les fermes, accomplir sa tournée annuelle d’abonnements. L’ouvrier demeura seul pour faire « le courant », et les journées à moitié vides de travail lui parurent encore plus pesantes.
Tout d’abord, il profita bien de ses loisirs pour mettre, conformément aux instructions du patron, l’atelier en ordre, passer la revue des outils, affûter les fers, confectionner quelques manches. Ou bien, d’une encre pâle et d’une écriture soignée, il écrivait des relevés de comptes, vérifiait des mémoires, moulait au bas des colonnes le total de ses additions. Puis ce fut, dessiné sur le mur, le profil d’un pupitre fort compliqué, un pupitre à crémaillère, comme il en avait vu un jadis, chez le major, à Rochefort. Il termina les comptes, renonça à exécuter le pupitre, se promena.
Depuis quelques jours, de petits souffles passaient sur la plaine comme des secousses nerveuses, et la nature avait des changements imprévus, se montrait tour à tour ardente et mièvre. Le printemps éclata enfin, splendide. Les arbres fruitiers fleurirent en une semaine ; les pêchers s’épanouirent tout roses dans la lumière grise, puis les cerisiers étalèrent leurs bouquets ingénus. Partout, sur les vignes, par-dessus les haies, des dômes aux couleurs tendres s’arrondirent, dégringolant les pentes ou faisant à travers le village comme une allée de reposoirs. La verdure s’envolait des buissons, gagnait les bois : elle s’échappait des arbustes frêles, des pousses flexibles, envahissait les noisetiers, les cornouillers, s’élançait plus haut, avec les clématites et les viornes. Elle s’emparait ainsi des grands arbres, étalait sur leurs ramures une cendre qui semblait répartie par le vent, au hasard. Et sous le soleil nouveau, tous ces jeunes verts tremblaient aussi variés, aussi fondus qu’à l’automne le bouquet des feuilles mourantes. Les ajoncs rendaient des parfums d’abricots, et dans la tiédeur des petites vallées les peupliers embaumaient l’encens et le miel. Les sauges bleuissaient les champs, les primevères doraient les prés, et, aux murs des jardins qui longeaient la sente du Chep, de gros bourdons velus bruissaient autour des festons violets des glycines.
Chaque matin apportait une transformation. Les seigles montaient, la campagne se couvrait de colzas en fleurs, et, entre le jaune et le vert infini de la plaine et l’azur du ciel, planait, plus haut que le clocher, la chanson des alouettes, immobiles. La signification mystérieuse de ces choses n’échappait pas à Golo : les perdrix appariées qui s’appelaient dans les blés au penchant du coteau, les insectes qui se cherchaient dans l’herbe et dans la poussière, le voyage inquiet des semences végétales poussées à leurs buts inconnus par des brises favorables, tout lui annonçait le retour de la saison d’aimer. Et plus direct encore était l’avertissement donné, dans les soirs pleins de la musique récente des grillons et des crapauds, par les couples d’amants, qui le long des sentes, derrière les vieilles meules, se dérangeaient, se cachaient à son approche.
Ces rencontres le troublaient, inquiétaient, lorsqu’il était couché, la solitude de sa chambre, de son lit. Il songeait alors au temps où il était amoureux, à ses chastes et tendres promenades avec Cendrine par d’autres soirs de mai, après leur sortie du Mois de Marie. Il se rappelait ensuite les nuits de joie naguère, à Rochefort, les serveuses de petits cafés, et cette jolie apprentie qu’il allait retrouver le dimanche, à l’heure des vêpres, dans une auberge, à l’extrémité du faubourg. Il en arrivait même à regretter les petites congaïs, ces pauvres instruments de plaisir, avec lesquels il s’égarait parfois, après l’appel, dans la rizière. Et ces souvenirs, évoqués tous ensemble, aggravaient sa solitude. A Villebard, toutes les filles de sa connaissance avaient un mari ou un galant, et, en attendant qu’à son tour il se décidât au mariage, il ne voyait près de lui aucune liaison possible. La noce lui répugnait, maintenant qu’il en avait fini avec la vie militaire ; et, puisqu’il était redevenu un ouvrier sérieux et rangé, il ne se souciait plus de s’en aller le dimanche aux bals de l’Ile d’Amour, courtiser les servantes comme un galopin. Alors il se couchait, s’efforçait de dormir, mais le sommeil tardait, et, quand il arrivait enfin, il était si léger, si peu sûr, que le vent faisant grincer la girouette, un oiseau nocturne frôlant la vitre de ses ailes, un rien, suffisait à le dissiper.
Une nuit, dans le silence, au-dessus du dormeur, un bruit résonnait, sur les planches du plafond. C’était des roulements secs et multipliés qui cessaient brusquement pour se répéter presque identiques. Golo s’éveilla, étonné, les idées troubles ; il venait de rêver qu’il était à Rochefort, à la caserne, et, pour reconnaître sa chambre d’apprenti, il mettait des secondes qui lui parurent interminables. Une branche de noyer, doucement balancée au clair de lune, devant la fenêtre, lui disait enfin son retour à Villebard, sa rentrée chez Hénocque. Que se passait-il là-haut ? Golo, sur le dos, les yeux grands ouverts prêta l’oreille, se souvint tout à coup. Les rats ! c’étaient les rats qui faisaient ce tapage, car ils avaient coutume, chaque nuit, dans le grenier, de jouer avec les vieilles noix éparses sur le plancher. Ces chevauchées insolites terrorisaient jadis ses sommeils d’apprenti : alors il croyait la maison hantée par ces revenants dont la tante Louvet parlait à la veillée, dans ses contes. Il se rappelait son accès de fou rire, le soir où, décidé à pénétrer ce mystère, il avait surpris, sous les rayons de la lune, les longs animaux noirs, comme une troupe d’acrobates répugnants et comiques, se livrant à leurs étranges ébats. Et Golo repassait alors en sa tête tous les souvenirs de son enfance. Comme la vie commençait bien, alors ! Et maintenant quel vide, quelle lenteur et quel ennui !
Sa dernière distraction, la promenade, finissait, elle aussi, par le lasser. Il partait cependant, fixant à ses courses un but déterminé, le plus lointain possible. Il longeait les murs gris fleuris de giroflées, les jardins où les abeilles bourdonnaient auprès des buis centenaires ; il contournait les champs où les crêtes des coqs, dans cette saison d’un rouge plus ardent, couraient au-dessus des jeunes récoltes, ainsi que de mouvants coquelicots. Il avançait, gagnait les bois, résonnants de l’appel prolongé du coucou, de la plainte rauque des tourterelles. Sombre, machinal, il marchait, marchait toujours ; la gaieté du printemps augmentait sa tristesse, et, lorsqu’il rentrait, poursuivi par le cri de la chouette amoureuse, le soleil qui se couchait splendide, au fond de la vallée violette, lui donnait envie de pleurer.
Un soir, comme il passait devant le Roc, les Rutel, assis sur le banc, près de la grille, l’arrêtèrent. Depuis le tournant de la route, ils le regardaient venir ; et lui, errant à son habitude, la tête basse, un instant songeait à les éviter, mais Rutel déjà l’interpellait :
— Hé, bonsoir, Golo ! tu es donc bien pressé que tu n’es pas encore venu nous voir ?
— Ce n’est pas l’envie qui me manquait ; seulement, vous savez, quand on rentre au pays, on a tant de choses à faire !…