— Bien sûr, bien sûr ! mais on ne t’en veut pas, et la preuve, c’est qu’on va boire un coup ensemble. Pas vrai, mon garçon ?
Il hésitait, mais la mère insistait rudement, à sa manière.
— Entre donc, Golo ! Ce n’est pas à cause que…
Elle se tut ; et le jeune homme se décida, suivit l’allée bordée de buis qui menait à la maison. Tout en marchant, il examinait les anciens. Chez la vieille, la sécheresse des traits, qui attestait sa volonté fière et rapace s’était accentuée encore depuis ces dernières années ; ses mains s’étaient cordées de veines bleues, ses lèvres rentraient, ficelées par des rides, et de rares cheveux s’échappaient de la marmotte en cretonne. Rutel, moins vieilli, sur sa figure rasée de frais portait plus profondément gravées les tares de ses habitudes paysannes. Sous sa casquette à rabat, son profil d’oiseau s’était aiguisé, sa bouche sans dents, relevée au coin gauche, souriait plus fûtée, et ses yeux d’avare, ses yeux de braconnier, froids et vifs, semblaient toujours épier une proie, préméditer un coup de fusil, un coup de trafic.
Ils entrèrent dans la grande salle dallée, qu’emplissait déjà la nuit tombante. Un tison flambait au fond de la cheminée, sous le manteau à hauteur d’homme, éclairait l’alcôve, habillée d’indienne aux couleurs fatiguées par les lessives. Les meubles encaustiqués luisaient doucement et, dans sa gaine à fleurs, près de la fenêtre, le balancier de l’horloge allait et venait, promenait de droite et de gauche un éclair de cuivre à travers la pénombre. Dans cette chambre, les Rutel passaient toute leur vie. Une odeur triste y flottait, exhalée des salpêtres humides et des moisissures enfermées dans les armoires ; et les sacs de graines accotés contre les murs, les panicules de millet, provisions d’hiver pour le serin pendues aux solives, y mêlaient des senteurs de grange et de volière. Golo envoyait à chaque objet un regard de connaissance, d’amitié. Le père Rutel, soulevant par un anneau la trappe qui s’ouvrait au beau milieu de la pièce, descendit à la cave, rapporta une bouteille : une bouteille du vin de sa vigne, de sa récolte dernière ; il l’assurait, du moins. On trinqua : le vin de sa vigne était fabriqué avec des raisins secs. La chandelle allumée, Golo et Rutel fumèrent leurs pipes, les pieds sur les briques de l’âtre, tandis que la mère restait assise plus loin, entre eux deux, les jambes rentrées sous sa chaise. Tous les trois, muets, regardaient la flamme qui s’élevait maintenant, entourait la marmite où la soupe fumait, faisait trembler le couvercle.
Pourquoi cette tranquillité, cette paix faisait-elle Golo subitement mélancolique ? Il ne comprenait pas. Tout ce qu’il éprouvait de précis, c’était le regret d’avoir accepté l’invitation du jardinier. L’air et la vie de cette maison lui faisaient mal ; et, dans le silence persistant, il se refusait à s’expliquer à lui-même pourquoi il était au Roc et pourquoi Cendrine n’y était pas. Le père Rutel toussa, cracha dans les cendres.
— Il ne faut pas nous en vouloir, mon Golo. Car, tu sais, je vois bien pourquoi tu ne parles pas. Voyons, que voulais-tu que nous fassions ? Nous ne t’avions pas donné notre parole quand tu as quitté Villebard : et puis, deux années sans lettres de toi, on t’a cru mort. Alors, ce garçon-là s’est présenté ; c’était le plus riche de la commune, et pourtant Cendrine ne tenait guère à lui ; seulement, il y a un âge où il faut bien que les filles s’établissent, et on a pris le charron ! Tu aurais joliment tort de nous garder rancune. Tu serais bien bête de te faire du mauvais sang ; d’ailleurs, nous en avons eu, nous aussi, des chagrins !
Golo leva la tête en manière d’interrogation.
— Quinze jours après la noce, continuait le père Rutel, voilà que nous nous brouillons avec Albert Champion. Figure-toi qu’il nous réclamait la récolte du champ des Gouasses, que nous avions donné à Cendrine par contrat. Tu le connais, le champ des Gouasses ? il est en bordure de la grand’rue, tout au faîte. Oui, mon garçon, du blé ensemencé de mes mains ; et il disait comme ça que c’était dû, penses-tu ? ça faisait plus de vingt-cinq hectolitres !… Cendrine a eu sa terre et son argent, quant au surplus nous n’avions rien convenu en tout, et tu sais si nous sommes justes, si nous avons l’habitude de tromper notre monde !… Mais lui, il croyait nous faire aller, l’imbécile ! Et comme on ne s’est pas laissé dépouiller, voilà mon individu qui n’a plus permis à Cendrine de remettre les pieds au Roc. Elle n’a pas osé venir depuis ce temps-là. Si ça n’est pas pitoyable !… Elle pourrait nous être si utile, aider sa mère à repriser, elle qui a les yeux jeunes, couler nos lessives, aller au marché à notre place… Et puis, vois-tu, lorsqu’on n’a qu’une fille, qu’elle est établie dans le pays, c’est un rude malheur quand le mari l’empêche de voir ses parents.
— Canaille ! résumait la vieille.