Golo, sans répondre, but longuement une goutte de vin qui restait dans son verre.
— Avec toi, reprit Rutel, tous ces malheurs ne seraient pas arrivés ; mais pourquoi n’as-tu pas donné de tes nouvelles ? qu’est-ce que tu fabriquais donc là-bas ?
— On se battait ; puis, j’ai été malade, dit Golo.
— Enfin, mon petit, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne plus penser à tout ça.
— Ah ! ben, c’étant, c’étant… N’en parlons plus !
La mère remplit les verres et ils trinquèrent de nouveau. Heureux de causer, le jardinier, qui lisait le journal, interrogeait maintenant Golo sur le Tonkin. Les questions se suivaient, se précipitaient ; et le menuisier y répondait à peine, de moins en moins.
Le silence se fit de nouveau, un silence qui semblait grandir, sorti des angles de la salle. On entendait d’abord juter une pipe. Puis, dans la marmite, la soupe aux légumes se mettait à chanter, et un parfum s’en échappait, appétissant. Golo, penché vers le foyer, humait l’odeur longuement, et elle évoquait en son esprit des heures anciennes. Peu à peu son imagination s’excitait, et, tout éveillé, il faisait un rêve : il était marié ; cette soupe, elle avait été préparée par Cendrine et elle serait, pour tous deux, le repas du soir ; ils allaient s’attabler ; manger l’un en face de l’autre… Sûrement, elle était à côté, dans la maison, la chère petite, non pas la Cendrine en robe bleue, la Cendrine mariée de l’autre dimanche, mais celle de jadis, la bonne amie sérieuse et tendre…
Golo sentait que les yeux lui faisaient mal ; il soupirait, s’efforçait de retenir ses larmes. Une cependant coulait, lente, sur la joue hâlée ; bien vite il l’essuyait de sa manche, mais d’autres allaient venir, plus pressées, intarissables. Alors, il secoua la cendre de sa pipe, essaya de se tromper lui-même et de tromper ses hôtes en considérant le fourneau avec attention. Il se leva.
— Allons, je vous remercie. Chacun un bonsoir !
— Tu as bien le temps, on ne mange qu’à huit heures, chez les Hénocque. Reste donc.