Dès qu’il avait un instant de loisir, le menuisier montait au Roc, jetait un coup d’œil par-dessus le mur, franchissait l’entrée, trouvait le père Rutel soignant ses espaliers, taillant sa vigne, arrosant ses légumes, pinçant ses groseilliers.
Le jardin était au penchant du coteau, entourant la maison : un clos d’arbres fruitiers et de plantes potagères qui s’étalait, abrité du nord par les chênes du parc, et de l’ouest par un rideau de grisards toujours bruissants. Des allées droites, bordées de buis, le divisaient en carrés symétriques, où s’arrondissaient les têtes de choux, montaient en voûtes les rames de petits pois et s’échevelaient, en leur temps, les asperges arborescentes. Des poiriers, des pommiers s’espaçaient, taillés en gobelets et en quenouilles ; un grand arbre se dressait, voisin de l’habitation, un vieil acacia dont les fleurs à leur maturité s’égrappaient, pleuvaient sur le toit, sur le fumier de la cour.
Des fleurs encadraient partout les légumes, mais les plus précieuses s’alignaient de la grille au seuil de la maison, le long de la grande allée, parée de sable blanc. Des amarantes à queues de renard décoraient l’entrée, et c’étaient, à la suite, méthodiquement disposés suivant leurs floraisons, les glaïeuls et les lis, les balsamines à la chair tendre, les pivoines aux larges figures rieuses, et les roses trémières, montant en l’air, comme des fusées rouges. Plus modestes, à leur rang, les primevères, les rameaux d’or, s’épanouissaient au ras de terre et, délicate, à l’abri du mur, fragile et vivace, la fleur traditionnelle qui fleurit les chansons paysannes, la verveine.
Toujours des parfums émanaient des plates-bandes, odeur fraîche et capiteuse des lilas, chauds effluves des chèvrefeuilles et des seringas en folie et, apéritives, les senteurs ménagères du thym, de l’estragon et de la citronnelle. Au bas de l’enclos, l’eau d’une source emplissait un bassin circulaire : des verdures tremblantes d’osiers et de saules pleureurs la dénonçaient ; des poissons rouges frétillaient parmi les plantes aquatiques et, dans la profondeur, immobiles, des dos de carpes apparaissaient. Deux figures en plâtre, épaves de décorations bourgeoises, se tenaient au bord : un pêcheur en débraillé du dernier siècle décrochait un éternel poisson de sa ligne en souriant à une villageoise, coiffée à la Marie-Antoinette, qui, agenouillée, la poitrine en offrande, le battoir en l’air, lavait une lessive illusoire.
Et tout, au Roc, était très propre ; on devinait, à la santé des espaliers comme à la régularité des bordures et à la netteté du sable, la patience et l’orgueil du propriétaire.
Golo l’abordait, le saluait :
— Quoi de neuf aujourd’hui, mon père Rutel ?
— Rien, rien en tout, mon garçon.
Ils se taisaient, s’étant tout dit. Sous le soleil, le jardinier reprenait ses greffes et ses repiquages, et Golo, les mains dans les poches, vaguement intéressé, suivait le travail méticuleux de l’ancien et, sans le vouloir, machinalement, répétait ses gestes. Tous les quarts d’heure, les deux hommes faisaient deux ou trois pas, confondaient leurs ombres, et leur mutisme se prolongeait, coupé par une brève question, une réponse plus brève encore.
Au bout de quelques semaines, pourtant, une grosse commande de volets pour la ferme de Montcouvert retint le menuisier au Chep. Désormais, il travailla toute la journée, hâtant la besogne, s’imposant à lui-même sa tâche quotidienne. Dès l’aube, il songeait à l’instant où il pourrait filer chez les vieux, et c’était pour lui la même attente impatientée que jadis à l’école, alors qu’il supputait d’avance les joies des récréations et du départ. Sur les six heures, il était libre : il courait au Roc, et s’offrait tout de suite pour des travaux ; il aidait Rutel à bêcher un carré, cueillait des légumes, arrosait jusqu’à la nuit, vêtu du tablier bleu professionnel. Il s’attirait l’affection de la mère, en préparant les bottes d’asperges, la veille des marchés à Mécringes ; il faisait de l’herbe pour les lapins, cuisinait la soupe du cochon.