Un jour, on le fit entrer dans la chambre de Cendrine pour y réparer le fronton de l’armoire à linge qui se décollait. Golo ouvrit la fenêtre ; et tout le passé lui revenait devant les meubles paysans de fabrication honnête, les portraits des parents qui encadraient la glace, celui de Cendrine en première communiante, et les deux chromos représentant des modes de la Restauration : « Le marié — Lo Sposo » et « La Mariée — La Sposa » qui se faisaient pendant et se souriaient, tandis que des légendes, versifiées, leur enseignaient le moyen de faire durer leur bonheur. On avait laissé Golo seul et, avant de commencer son travail, il se complaisait à revoir, l’un après l’autre, les bibelots, les pauvres fantaisies qui avaient appartenu à Cendrine et qu’elle avait dédaigné d’emporter : un album à photographies, vide, encore dans sa boîte en carton, un verre où s’enlaçaient ses initiales, un sac à ouvrage avec une garniture d’objets en acier débile, qu’il lui avait offert, le jour de la foire à Mécringes.
Tout son ancien amour ressuscitait, au contact de ces reliques, et non plus seulement à l’état de fantôme : il aimait de nouveau, ou plutôt il s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé d’aimer Cendrine. Son indifférence en la revoyant l’autre jour, ne s’adressait qu’à la jeune femme, à la Cendrine nouvelle dont l’image inattendue avait dérouté ses souvenirs. Mais dans cette chambre, où tout lui parlait de sa petite amie d’autrefois, son cœur se réveillait, et il se réveillait pour souffrir. Pour la première fois depuis qu’il était triste, il comprenait la cause de sa tristesse. C’était cela, c’était ce chagrin que, sans y penser, il était venu chercher au Roc. Car il le sentait bien, sa vie désormais était manquée : devant lui, il ne voyait plus que du malheur.
Golo se mettait à la besogne, et ses regrets lui faisaient une compagnie amère et douce. Quand il sortit de cette chambre qui avait dû être la leur, il eut un regard dernier, instinctif, pour le lit, toujours inoccupé, toujours plein de Cendrine.
Le lendemain, les jours suivants, les Rutel demandèrent à Golo d’autres ouvrages : réparation de l’horloge, rhabillage complet de la charrette, fabrication d’échalas pour la vigne. Golo acceptait ces travaux, les exécutait soigneusement. Il apportait à ceux qui ne lui étaient pas habituels son adresse, son ingéniosité d’ouvrier à tout faire, de bricoleur, comme on dit, en bonne part, à la campagne. Les Rutel ne le remerciaient jamais, à peine s’ils lui offraient à boire, de temps à autre. Mais Golo ne leur demandait rien : n’était-il pas un peu de la famille ? Cette parenté manquée lui tenait au cœur ; et il se trouvait aussi trop heureux qu’on le laissât venir à son gré dans cette maison, la seule du village où il se trouvât bien.
A huit heures, il rentrait au Chep, et, la dernière bouchée avalée, il retournait au Roc faire la veillée. Deux ou trois fois dans la soirée, il était question de Cendrine. On parlait d’elle comme d’une morte, et les vieux s’attardaient à évoquer ses gentillesses de petite fille, à raconter des riens charmants de son enfance, et ces riens enchantaient Golo.
Rutel se confiait au menuisier, il lui énumérait ses affaires, les désagréments nouveaux que lui causait son gendre, les mauvais propos qu’il tenait contre lui. Et, bien que Golo profitât de leur brouille, il prodiguait ingénument les bons conseils, cherchait des moyens d’entente, prêchait la réconciliation.
Puis bientôt, au coin du feu entretenu pour économiser la chandelle, tout à coup, sans qu’il sût pourquoi, un souvenir, une vision, un espoir l’amollissant, il sentait ses yeux se gonfler, les larmes venir. Il ne les retenait plus et ne prenait pas la peine de les cacher aux vieux, car elles ne lui causaient aucune honte. Elles l’inquiétaient seulement, lui attestant chaque jour sa croissante faiblesse.
VII
L’été triomphait, incendiant la plaine. Des journées qui ne finissaient pas, des journées où tardait le soir charmant, se succédaient décolorées, écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et les feuilles, et l’on n’entendait plus chanter les oiseaux. C’était sur la plaine attendant la moisson comme un recueillement, une stupeur. Ni piétons, ni voitures le long des routes qui se déroulaient à perte de vue, toutes droites, bordées d’arbres malingres ; les paysans vivaient à l’ombre chez eux, muets, anxieux des orages et de la grêle.
De temps à autre pourtant un bruit d’enclume parti de la forge s’en allait sur les récoltes ; puis, durant toute l’après-midi, pendant des semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet du village. Quel pouvait être le paysan désœuvré qui s’époumonnait à cette musique ? Golo se renseigna : c’était le fils du garde-champêtre, élève de l’École normale primaire, qui employait un congé de convalescence à étudier un pas redoublé que la fanfare de l’École devait jouer à la distribution des prix. Une note, malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque au début, un passage du naturel au dièse qui se refusait à sortir, obstinément. Mais lui s’acharnait, recommençant pendant des heures et Golo finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à se féliciter le jour où le dièse rebelle s’échappa enfin, victorieux, et se prolongea sur la campagne.