Le menuisier avait d’autres distractions ; tous les deux jours le boulanger de Chivres traversait le village dans son char à bancs, sonnant sur le clairon des marches régimentaires ; puis c’étaient, au-dessus des terres blanches qui bordent l’autre rive de la Marne, très loin, dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques avec une petite fumée lente, les trains vomis, avalés par le tunnel. Par eux, Golo connaissait les heures : le train omnibus de Château-Thierry annonçait le déjeuner, le rapide des Ardennes passait vers le goûter et, un peu avant le repas du soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait, se détaillait son ennui au long de ces interminables journées, que ne remplissait plus le travail.

Car, peu à peu, il avait pris son métier en dégoût. Parti, son amour-propre de bon ouvrier ! Et, comme l’idée de se rendre libre à six heures pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler, à chaque moment il interrompait sa besogne sous prétexte d’affûter la scie au tiers-point, de donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour faire chauffer la colle.

Le nez en l’air, il musait autour des établis, sans plus regarder, épinglés au mur, les scènes de la guerre, le panorama de l’Exposition, les vues des grands magasins, et tous les portraits des hommes successivement illustres : Napoléon III, Rochefort, Monsieur Thiers, Victor Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta, Chanzy, d’autres encore distancés maintenant, dans l’admiration des foules, par un général à barbe blonde monté sur un cheval noir.

Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux canards, aux pigeons, dont les vols enlaçaient le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité ruminante des « gourils », ou bien, à travers la porte en treillage métallique, il offrait des trognons de choux à une vieille lapine blanche, qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant de pris sur sa journée qu’il prolongeait mollement, jusqu’à la soupe, ayant saboté juste assez d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père Hénocque, lequel, après deux mois d’absence, avait réintégré l’atelier.

Le repas fini, il se levait de table et comme d’habitude, reprenait le chemin du Roc, le chemin coutumier, sans hâte maintenant ; et il ne se pressait pas non plus de donner un coup de main aux Rutel, pas davantage d’entamer la conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé sur le banc devant la porte, seul ou en compagnie, ça lui était égal. Plié en deux, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il s’abrutissait à songer, les yeux sur la vallée indistincte comme ses songes, et, au bout d’un moment, il se prenait à pleurer : des larmes paisibles, des larmes l’une après l’autre, aujourd’hui comme hier.

A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire attention à lui, tandis que Rutel assis, le dos au mur, les mains à plat sur les cuisses, s’endormait, la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant des semaines.

Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin de la tante Louvet, un pauvre clos où l’herbe poussait drue, étouffant les cultures, il passait encore la journée chez les Rutel, sans leur parler davantage. Il jouait mélancoliquement avec Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié jadis par un piège, traînant sous les tables, dans les angles, sa vie hargneuse, son âme inquiète d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa belle casquette par Castillo, un épagneul manqué, moitié barbet, moitié autre chose, un naïf, un étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais qu’on avait gardé à cause de son bon caractère. Des dimanches pleins de bâillements à se décrocher la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était toujours là, et recommençait à pleurer.

Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs reprises déjà, amicalement, il avait gourmandé le jeune homme, l’avait secoué à sa façon, en lui tenant des discours goguenards accompagnés de tapes dans le dos et de blagues pour rire. Et cela ne servait à rien, impossible de le faire rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le temps !

« Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là ?… Se mettre dans des états pareils pour une femelle !… » Et cette femelle-là avait beau être sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un mariage manqué, on pût se rendre si malheureux.

— Grand bête ! elle s’est bien consolée, elle ! Est-ce que tu vas continuer longtemps à pleurnicher comme un veau ? Tu finiras par te tourner les esprits : un de ces jours, on t’enverra à Melun avec tous les mange-lunes du département. Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu avec les Chinois, avec les Pavillons-Noirs, avec le diable et son train, un Briard qui a voyagé sur mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est là à geindre comme un enfant de six mois parce que sa belle en a épousé un autre !… Eh ! marie-toi donc, abruti ! prends-en une, prends-en deux plutôt, puisque tu ne peux pas t’en passer… N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas, Françoise ?