Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère Rutel !… Et, complaisamment, sa vieille âme réjouie à l’idée de noces possibles, elle les énumérait. — « Il y avait la Phrasie de chez les Coulon, sans doute un peu vieille pour Golo, bonne fille tout de même et qui aurait du bien, plus tard. S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait prendre la Titite, une belle personne, celle-là !… »

Golo haussait les épaules.

— « Et la nièce au boulanger ! en voilà une qui aurait du pain sur la planche. Ce n’était pas tout : après celles-là, il y en avait d’autres à Fromentières, à Chivres, à Mécringes. Ah ! il n’en manquait pas, de ce gibier-là : il pouvait taper dans le tas ; celle-là ou une autre, qu’est-ce que ça faisait ?… » Et la vieille femme finissait par offrir son aide : si ça l’ennuyait trop de chercher lui-même, il n’avait qu’à le dire, on chercherait pour lui.

Golo ne voulait pas les déranger : quand le moment serait venu, il se débrouillerait bien. Les Rutel insistaient alors, le poussaient à se décider sur-le-champ, et le menuisier, autant pour se débarrasser d’eux que dans le vague espoir de se guérir, cherchait avec les vieux, citant des noms, discutant les probabilités des successions. Il finissait par s’arrêter à la Titite, la plus gentille d’abord, la plus vaillante aussi, et il promettait de s’en informer sérieusement ; peut-être même irait-il dans huit jours à la fête des Essarts où il était sûr de la rencontrer.

De fait, les jours suivants, Golo pensa bien cinq ou six fois à la Titite. Il s’essayait même à se la représenter plus belle que Cendrine, et certainement plus jeune. L’idée d’épouser cette bonne petite femme lui allait assez. Il imaginait la vie qu’ils mèneraient ensemble : on habiterait la maison de la tante Louvet ; il y aurait des réparations à faire : elles seraient peu coûteuses. Peut-être Hénocque consentirait-il à s’associer avec lui, sinon, tant pis, il se mettrait à son compte ; et il passait en revue les clients possibles. Mais le dimanche venu, Golo avait déjà changé d’idée : la Titite ne lui disait plus rien, ni elle ni une autre, et quant à s’établir, merci ! Avec ses quarante-cinq sous par jour, nourri, logé, il était bien comme cela : il s’y tenait.

D’ailleurs, on ne le tourmenta plus longtemps ; la mère Rutel était tombée malade, — un chaud et froid pris en lavant au bord de la Marne, — et le médecin n’était pas trop rassuré.

Tout de suite, Rutel avait perdu la tête : « Si elle allait passer, à cette heure, la bourgeoise, on serait dans de jolis draps, ici !… » Sans plus tarder, il courut prévenir Cendrine et, non sans difficultés de la part du charron qui n’oubliait pas l’histoire du champ, le jardinier ramena sa fille au Roc.

Quand Golo arriva à la brune, il trouva Cendrine installée au chevet de sa mère ; elle versait de la tisane dans un bol et tout en lui disant bonsoir, il lui passa le sucre. Il l’aida à soulever la vieille pour la faire boire ; elle n’était pas bien et, silencieusement, elle les regardait, les yeux allumés par la fièvre, le souffle haletant, cherchant à voir s’ils ne la croyaient pas perdue. Les deux gardes-malades — car le père Rutel somnolait dans un coin, sous prétexte qu’il n’était bon qu’à embarrasser — échangèrent à peine quelques mots, cette nuit-là. Il ne fut question que de la mère et de son état. Au petit jour, Cendrine partit, laissant la surveillance à Golo : elle avait promis à son mari de revenir de bonne heure.

Ils se retrouvèrent le soir au Roc, au moment de la visite du docteur, un jeune, pas tendre, très pressé, qui les tranquillisa un peu, après une auscultation sommaire et les quitta non sans leur avoir adressé quelques recommandations impérieuses.

Très satisfait de cette consultation, le père Rutel ne tarda pas à monter au galetas, où, pour ne pas déranger sa femme, il s’était dressé un lit. Cendrine et Golo étaient seuls.