La mère, sa tête moite enfoncée dans l’oreiller, sommeillait. Vraiment elle allait mieux, la respiration était moins courte. Eux causaient à voix basse, sous le manteau de la cheminée ; ils parlèrent d’abord, comme la veille, de la façon dont elle avait pris mal, des remèdes qu’on lui avait ordonnés ; sur ce point ils ne se trouvaient pas tout à fait d’accord : Golo, plus au courant, et qui avait passé d’ailleurs par des fièvres autrement dangereuses, attribuait le mieux à la quinine, tandis que Cendrine, confiante dans la vertu des simples, se fiait davantage à une certaine tisane où entraient les mille-pertuis, le tilleul, la bourrache et les quatre-fleurs, remède souverain qu’elle avait clandestinement administré à sa mère.

Ils en vinrent à parler de leur santé personnelle, de leur tempérament. Cendrine était sujette à des migraines ; Golo, lui, s’estimait heureux d’avoir échappé aux suites de la dysenterie. Ils s’interrompaient, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour voir où en était la malade ; et le menuisier marchait sur la pointe du pied, exagérait les précautions, faisait du zèle pour se donner de l’importance, se rendre nécessaire.

Les heures passaient, la conversation languit, puis tomba. Comme Cendrine s’endormait, Golo l’engagea à se reposer sur son ancien lit, dans la chambre voisine ; elle pouvait compter sur lui, il veillerait bien tout seul, administrerait les remèdes aux heures dites ; et si la fièvre revenait, il promettait de l’avertir. Elle accepta, très lasse, pour une minute seulement, disait-elle, et, le corset dégrafé, s’étendit sur le matelas, laissant la porte ouverte. Bientôt, sa respiration devint régulière. Golo comprit qu’elle dormait.

Lui ne dormait pas : des souvenirs l’occupaient, éclairant le passé, l’attendrissant peu à peu. Toute sa pensée était pour Cendrine, pour la Cendrine d’autrefois, pour celle qu’il avait vue jadis allant et venant dans cette même maison. Un matin, il était venu la prendre pour la conduire au marché de Mécringes ; dans un coin de la cour, le père étrillait le Blanc, tandis que la mère cueillait des légumes au bout du jardin. Elle était seule, occupée à se peigner devant son miroir, dans sa chambre, le corsage ouvert, les cheveux sur les épaules. Un désir l’avait saisi, et subitement il s’était jeté sur elle. Mais elle avait glissé entre ses bras, et il n’avait baisé que ses cheveux. Oh ! cette Cendrine avec son linge frais, sa chair tiède, sa poitrine grêle alors, plus désirable : ce soir, comme autrefois, elle est encore là, sa bonne amie, sa petite Cendrine, et, comme autrefois encore, un désir le fait se lever, un désir invincible. A petits pas, doucement, plus doucement, il avance dans la chambre où se glisse un dernier rayon de la lune déclinante.

Et c’est d’abord tout ce que voit Golo parmi le vague de l’ombre : une poitrine blanche dans l’entre-bâillement du corsage et un bras qui pend, immobile, hors de la manche relevée. Mais tandis que, penché sur elle avec un gros battement de cœur, il reste là, à la respirer lentement, mesurant son souffle par peur de l’éveiller, voilà que le bras, la poitrine, le visage s’éclairent insensiblement : l’indienne de la robe prend sa couleur, le bras devient plus blanc, les rayures de la marmotte se précisent, bleues, orangées, grises. Une pâleur fraîche monte sur la plaine, et presque aussitôt le bruit de la vie, le frisson des choses qui s’éveillent. Vers la ferme de Montcouvert, un coq a chanté et des hirondelles gazouillent très haut, avant de raser les luzernes trempées de rosée.

Golo se repent de ne pas s’être enhardi plus tôt ; le jour l’effraie, et d’ailleurs il n’est plus temps.

Un gros soupir tout à coup, qui s’arrête net, finit en hoquet, un cri à peine humain le fait se redresser, courir à la malade. A demi relevée sur son lit, la tête en avant, cherchant l’air, elle demeure figée dans une immobilité terrifiante, comme si chaque effort précipitait l’étouffement.

— Rutel ! Cendrine ! Cendrine !… appelle Golo.

Ils arrivent tout de suite, effarés, et tout de suite ils sont en désaccord sur ce qu’il y aurait à faire pour assister la mourante. Rutel voudrait ouvrir la fenêtre, puisque c’est l’air qui lui fait défaut ; tandis que Cendrine, voyant mieux la gravité du cas, se déclare pour les remèdes énergiques, parle d’appliquer des ventouses.

— Des ventouses, des ventouses… laisse donc, je m’en vais atteler le Blanc pour aller chercher le médecin à Mécringes.